Être né quelque part

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L’exil de la mère patrie et l’impossibilité d’y retourner produit des déchirements et de grandes oeuvres. W. G. Sebald analyse cette "Amère patrie" (Actes Sud) dans la littérature autrichienne.

Aujourd'hui, ou l’on oublie que des millions d’Européens ont, un jour, été chassés de chez eux par la famine, le racisme et les guerres, l’essai de W.G. Sebald (1944-2001) est d’importance. Toute l’œuvre de cet Allemand exilé volontaire en Angleterre, publiée par Actes Sud, n’a cessé d’interroger l’arrachement à la terre d’origine et cette insaisissable douleur de la perte d’une terre qui vous a expulsé… "Heimat" en allemand est plus tendre que patrie en français, elle ne claque d’aucun drapeau, ne résonne d’aucun clairon, mais fait écho aux forêts et aux ruisseaux sautés dans l’enfance, à la chaleur d’une maison au retour de l’école. Que mettent les anonymes ("les émigrants") ou les écrivains célèbres entre ce monde révolu, réinventé et le pays réel? Quelle part symbolique, affective, rêvée emportent-ils avec eux? L’Autriche actuelle, sur laquelle se sont penchés tous les écrits de Sebald, oublie qu’elle fut la première à vivre cette déchirure identitaire, elle qui fut séparée de la grandeur de l’Empire des Habsbourg et réduite à une petite province bourgeoise. Des régions entières d’Europe centrale ont, au fil des alliances, été annexées puis rendues en l’espace d’un siècle. Et cela continue, en Ukraine, en Crimée ou ailleurs. Imagine-t-on le déchirement d’être né dans un pays qui n’est plus? Celui d’être de nulle part ou, comme Kafka, de naître à Prague sans être tchèque, d’être juif de langue allemande sans faire partie d’aucune communauté? Et le sort de Stefan Zweig, de Joseph Roth, immenses auteurs autrichiens issus d’un pays qui ne les reconnaît plus?

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Après la guerre, on demanda à l’écrivain Jean Améry, réfugié en Belgique à sa sortie des camps, d’où il venait, "il ne sut que répondre, Améry n’arrivait même à expliquer aux siens ce que cela avait été pour lui, l’Autriche". L’amère patrie… "Pour lui, Heimat était désormais le paradigme de l’irréalité, pourtant il ne pouvait s’en affranchir; elle vous pourchasse et parfois vous rattrape." Et il décrit ce sentiment étrange quand, résistant caché, il entend un SS parler dans le patois qui est aussi le sien, alors "l’angoisse paralysante se mêle à l’élan du cœur". Qui est-il donc? Cruelle question d’une appartenance sédimentée qui demeure quand on vous a tout ôté, langue, identité nationale, territoriale, culturelle, familiale.

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Reste la littérature, pour entrer dans ces zones transfrontalières de contrebandes, pour explorer la notion d’enracinement et de transplantation en terre étrangère, à faire sienne ou pas… Et sonder, entre les deux, la question de l’origine, du paradis perdu et toutes les parades pour y retourner par la pensée, le cœur ou l’esprit. "Là où l’exil ne s’avère plus supportable, le messianisme apparaît, censé permettre d’en briser le joug", note W.G. Sebald, penché sur l’œuvre de Kafka. Son essai littéraire nous interpelle aujourd’hui, qui envisage ces auteurs autrichiens majeurs, bannis, honnis, qui ne retournèrent jamais "chez eux", sauf parfois pour y "porter la main sur soi", titre d’un ouvrage de Jean Améry, qui s’échappa d’une tournée de conférences en Allemagne, pour faire un saut près de Salzbourg où il n’était jamais revenu, et s’y suicida. Tel le saumon retournant à la source "comblant d’une certaine manière le gouffre entre Heimat et exil ou, comme Cioran l’a formulé, entre ‘le foyer et le lointain’".

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