Exilée à Francfort, Asli Erdogan publie le soliloque d’un bannissement intérieur

©Cyrille Choupas

Le monde à sa fenêtre, par deux écrivains turcs majeurs: Ahmet Altan, toujours sous les verrous, et Asli Erdogan qui publie chez Actes Sud le soliloque d’un bannissement intérieur.

 

 

Roman
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«Requiem pour une ville perdue». Asli Erdogan

Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 135p., 17 euros.

À l’instant où paraît "Requiem pour une ville perdue" d’Asli Erdogan, exilée en Allemagne, c’est depuis sa prison turque qu’Ahmet Altan écrit un message d’espoir inouï pour les temps futurs, diffusé sur le site de PEN Vlaanderen, une organisation internationale qui milite pour la liberté d’expression et la paix.

Ces deux auteurs, publiés par Actes Sud dans l’excellente traduction de Julien Lapeyre de Cabanes, portent leur regard sur le monde. Enfermé à perpétuité, l’un aperçoit à travers les barreaux quelques centimètres de ciel grillagé; l’autre ne voit que son reflet dans la vitre, et leur réclusion respective résonne étrangement avec aujourd’hui.

Je ne verrai plus le monde

Ahmet Altan, rédacteur en chef de "Taraf", journal désormais disparu, est écrivain, il faut lire l’extraordinaire "Je ne reverrai plus le monde", rédigé en prison, qui n’exprime que gratitude aux beautés de l’existence. Asli Erdogan, auteur elle aussi, y compris d’articles critiques, fut à son tour condamnée par le régime d’Erdogan "pour atteinte à l’intégrité de l’État". Acquittée en février après plusieurs procès et quelques mois d’emprisonnement, elle réside à Francfort.

Libéré en novembre dernier par la Cour de cassation, Ahmet Altan fut aussitôt réincarcéré. Mais alors que la première, au dehors, n’écrit que l’enfermement, le second, depuis les catacombes, ne cesse de célébrer la vie...

©doc

Le confinement que nous avons subi, notre auto-apitoiement, nos craintes et nos regrets d’avoir perdu le monde d’hier, aurait pu inspirer à Ahmet Altan une ironie amère, au lieu de quoi il nous adresse une lettre de sagesse malicieuse, pleine d’espoir pour l’avenir, confiant dans notre capacité à progresser et à réformer nos "États aux structures dépassées".

La vie repousse partout, même en prison, d’un radis servi avec la gamelle, cet homme magnifique, s’émerveille. "Si un radis peut encore fleurir même s’il se décompose dans un gobelet en carton, un vieil homme emprisonné peut être optimiste. Parce que nous ne voulons pas être plus désespéré qu’un radis, non?"

Revoir sa chère Istanbul

Asli Erdogan n’est pas de la même eau, la confiance n’est pas son registre. Son talent est l’écorchure sans fin d’une attente indéterminée et l’inachèvement d’un "reviens!" lancé à la promesse non tenue. "Requiem pour une ville perdue", adressé à sa chère Istanbul autant qu’à son cœur, est le soliloque d’un bannissement intérieur. Chant de solitude solidaire, qui écoute la ville depuis sa chambre, "hors de cette mélasse qu’on appelle l’humanité". Somptueuse mélopée, plaie ouverte d’une femme entre deux âges, qui trouve dans l’errance immobile "le cœur du monde".

«Nous écrivons pour courir après le monde qui s’enfuit à toute allure. (…) Quant à moi, je suis bloquée là, dans la stupéfaction de la nuit, au-delà des frontières et des rêves.»
Asli Erdogan
Auteur

Les minarets, les clochers, les rues du quartier de Galata, le grouillement de la pauvreté, la violence des hommes, résonnent entre ses murs, "en ce lieu où tu prêtes l’oreille à toutes les voix afin d’entendre enfin la tienne, où afin de renaître tu reprends tous les cris du monde". La fenêtre, la nuit, les tasses de café vides, les cendriers pleins et ce stylo qui fouille les mots se redistribuent sur le papier et cherchent "le battement initial".

Quête blessée qui guette son vis-à-vis, cette partition intime nous entre littéralement dans la chair, tant cette vérité s’interroge, sonde et creuse son pourquoi? "Nous écrivons pour courir après le monde qui s’enfuit à toute allure. (…) Quant à moi, je suis bloquée là, dans la stupéfaction de la nuit, au-delà des frontières et des rêves."

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