Florence Aubenas mène l'enquête à la manière de Simenon

Florence Aubenas. ©Patrice Normand

Sous la plume de Florence Aubenas, une affaire criminelle devient le miroir d'une banalité bouleversante. Mais qui est "L'Inconnu de la poste"?

Longtemps grand reporter, Florence Aubenas s'est rabattue sur les zones où personne ne va, où il n'y a en apparence rien à voir. Après «Le quai de Ouistreham» pour lequel elle s'était fait engager comme femme de ménage et «En France» où elle décrivait l'odyssée immobile des «petites gens» sombrant entre chômage, désertification sociale et culturelle, elle a suivi pendant six ans les rebondissements de l'affaire de la postière de Montréal-la-Cluse. À la manière d'un Simenon, elle est entrée dans Montréal-la-Cluse pour sentir derrière les silences et l'effroi, les douleurs et les méprises que ce crime a déclenchés chez chacun, famille, voisins, suspects.

Enquête

«L'Inconnu de la poste»
Florence Aubenas

Éditions de l'Olivier, 240p., 19 euros.

Note de L'Echo: 5/5

À la différence du document ou du journalisme d'investigation, Florence Aubenas se fond dans le décor avec une sympathie réelle qui ne cherche ni à piéger, ni à arracher la vérité cachée. Elle s'assied sur le banc en face de l'agence d'intérim, elle boit un coup, hume l'air et prend le temps de comprendre quels impact indirects ont eu, sur le hasard, les conditions sociales, environnementales, les espérances et les mirages déçus.

Rien de tout cela n'explique le meurtre de Catherine Burgod, enceinte de cinq mois, poignardée sauvagement dans son bureau par un inconnu. Pourtant, dans ce reportage littéraire, le contexte ne fait pas décor, il existe, palpite, résiste ou abandonne la partie à l'image de ce petit lac «bleu saphir», jadis attraction locale vantée par Dumas ou Colette, et aujourd'hui enclavé par l'autoroute.

Après la découverte du corps, un suspect est arrêté. Il s'appelle Thomassin, c'est un marginal. Il n'est pas du coin, habite en face, dans «la maison des catastrophes», et à la tête de l'emploi. Cette tête, on l'a vu au cinéma dans des rôles de petites frappes, vingt-et-une fois depuis 1991, quand il a été récompensé par le César du meilleur espoir pour «Le petit criminel» de Jacques Doillon. Triste ironie.

"Le Petit Criminel" de Jacques Doillon

Intriguée, Florence Aubenas ne refait pas l'enquête mais cherche à entendre les déflagrations silencieuses que ce crime a suscitées jusque dans la fragile existence de Thomassin, arrêté sans indices ni preuves. La sensibilité d'Aubenas, sa discrétion, son empathie, bouleverse et secoue. Thomassin passera deux ans d'emprisonnement en préventive avant d'être relâché, et alors qu'il allait être disculpé, disparaît sans laisser de trace.

La cruauté du sort est partout, jusqu'au cinéma, qui a mis sous les projecteurs et les paillettes un garçon qui vivait dans la rue.

Florence Aubenas compose une chronique sociale à la Flaubert plus qu'à la Zola, elle trace les portraits des gens du pays, ceux de Tintin et Rambouille, gueules cassées par la drogue et l'alcool, met en lumière la victime, cette jolie mère de famille, cerne la détresse combative du père, adjoint au maire, mais n'insiste pas auprès de ceux qui préfèrent rester dans l'ombre. À la lire, ce qui apparaît c'est moins LE coupable, que les coupables de méprises et ratés successifs, depuis l'assistance publique qui plaça Thomassin chez des bourreaux d'accueil, jusqu'à une magistrate prompte à trancher.

La cruauté du sort est partout, jusqu'au cinéma, qui a mis sous les projecteurs et les paillettes un garçon qui vivait dans la rue. Calmement, ces pages brossent la topographie des dysfonctionnements et déshérence dans une modernité d'où la proximité, la communauté et l'ascension sociale sont devenus des combats parfois perdus d'avance. Qui a tué Catherine Burgod, nous ne le saurons pas, mais ce qui a tué Thomassin apparaît plus nettement.

Florence Aubenas sur la piste du petit criminel

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