François Besse, le bandit devenu philosophe

©Antonin Weber

Portrait | François Besse a passé sa vie entre les prisons, les cavales et les braquages. Dans un livre, il raconte cette vie à toute allure, son obsession pour la liberté et sa volonté d’échapper à la norme.

François Besse n’a pas usurpé son surnom d’"anguille". Attablé face à la porte d’entrée d’un café parisien où il m’a donné rendez-vous, je guette l’arrivée de celui qu’on appelait aussi "le roi de l’évasion". Je me retourne: un homme, cheveux blancs, m’observe dans un coin. Derrière ses grandes lunettes, ses yeux pétillent. Il se lève, vient vers moi avec un sourire malicieux, et finit par briser le silence: "Je suis François Besse." D’apparence petite, on le croit grand tant il se tient droit. Son corps semble n’avoir rien perdu de son agilité d’antan, lui qui a si souvent franchi les murs des prisons. Il me tend un livre, "La parole du mille-pattes", et me lance: "Vous devriez le lire." Avec son allure de professeur d’université à la retraite, il est difficile d’imaginer que cet homme fut l’un des bandits les plus recherchés de France et d’Europe.

Il m’indique un endroit au fond du café et me glisse à l’oreille: "J’ai toujours été discret. Je déteste le bruit." Sa voix est posée, presque douce. Sans être méfiant, on sent bien qu’il n’accorde sa confiance qu’avec parcimonie. Il interpelle le photographe qui m’accompagne: "Pas près d’une publicité pour la photo. La publicité, c’est un crime." En fait, l’idée d’une séance photo ne l’enchante guère: "Je préfère l’écrit." Et lui, pourquoi écrit-il d’ailleurs? "On m’a demandé tellement de fois d’écrire. J’ai toujours refusé. J’ai toujours estimé que les actes devaient parler pour moi." Alors, comme disent les flics dans les polars: "On va tout reprendre depuis le début, Monsieur Besse."

Le sens du détail

Ce livre, "Cavales", est dédié à ses parents, un réfugié espagnol et une mère française. Né en mai 1944 à Cognac, le petit François est intelligent, rêveur, et son imagination sans borne le porte déjà loin des murs de l’école où il n’excelle pas, sauf en calcul mental. "À l’école, il y avait un tri. Tout était écrit. Ce qui ne veut pas dire que je n’avais pas d’avenir, mais on ne changeait pas de classe sociale comme ça." Pour tromper l’ennui, François s’occupe comme il peut: il bricole des moteurs, élabore des vélos avec des bouts de ferraille, s’essaye à l’électricité, regarde les avions décoller de la base aérienne toute proche, développe une hygiène corporelle irréprochable en devenant imbattable à la gymnastique. Sa rigueur légendaire, quasi ascétique, lui vaudra d’ailleurs d’être qualifié de "moine" par son futur compère Jacques Mesrine.

"J’avais ce goût pour la perfection, car je suis un peureux."

Ayant pris la norme en grippe, rejetant la contrainte, il s’attache aux animaux en qui il trouve des compagnons fidèles. "J’ai identifié chez mon chien des qualités que j’avais. C’était un ratier; il ne lâchait jamais rien." L’aventure, il n’a que ce mot à la bouche. Il relève la tête et sourit: "Je voulais l’aventure. Je voulais aller au contact des choses, pour comprendre comment elles fonctionnent. J’ai toujours voulu avoir une connaissance mécanique des choses. J’avais un sens de la précision, du détail. J’avais ce goût pour la perfection, car je suis un peureux. Grâce à cela, j’avais parfois l’impression d’être dans un espace ou rien ne pouvait m’arriver. La décision ne devait même pas provenir de la volonté, elle s’imposait. Je prends souvent l’exemple d’un pilote de F1. Ce dernier ne pense pas tout le temps: là, je freine, là, je tourne… Ce sont les sens qui commandent. Décider, c’est être en retard. Il faut toujours anticiper."

Bio
1971

Première condamnation pour vol

1971

En mai, première évasion de la prison de Gradignan

1976

Condamné à mort par contumace

1978

Évasion de la prison de la Santé aux côtés de Jacques Mesrine

1978

Braquage du casino de Deauville avec Jacques Mesrine

1979

 Évasion du palais de Justice de Bruxelles

1982

Arrestation en Espagne. Il s’évade lors d’un transfert

1994

Arrestation à Tanger

 

Son père, électricien, est très engagé politiquement. "Mon père m’a filé le virus. Ses valeurs, il me les a transmises. Il s’était battu avec rien. De son côté, ma mère m’a donné un goût pour le spirituel, mais l’Église a toujours été pour moi synonyme de conservatisme et de pouvoir. Il s’agit toujours de diriger les hommes. Alors que, selon moi, Dieu ne veut rien, ne nous demande rien."

Malgré l’admiration qu’il porte à son père, François vivote, multiplie les petits larcins. Il veut quitter la maison familiale. Mais qu’est-ce qui le fait basculer dans l’illégalité? Peut-être un contexte dans lequel, nous raconte-t-on souvent non sans un certain romantisme, il existait des bandits d’honneur. Ces jeunes en quête de sensations fortes, abreuvés aux idéaux anarchistes et révolutionnaires, ne manquent pas de panache ni d’ego: ils veulent changer la société. Besse, comme tant d’autres à la même époque, appartient à cette catégorie, aujourd’hui disparue, de marginaux qui, même s’ils agissent dans leur propre intérêt, ont une âme de Robin des bois.

©ISOPIX

En lutte contre la société de consommation, ils pensent s’attaquer au système plus qu’aux gens, au travers d’actions aussi risquées que violentes. "Nous sommes dans une société de compétition: vous êtes en haut ou en bas. Il y a des strates. Une lutte des classes. Avant, nous avions la capacité de créer des réseaux de résistance. Ce n’était pas Facebook. On pouvait compter sur les personnes qui s’engageaient. Ces personnes avaient des valeurs: la liberté, la fraternité, etc. C’était un véritable engagement." Cependant, il jette un regard sans complaisance sur son parcours passé: "À l’époque, ceux qui attaquaient des banques étaient regardés avec une certaine bienveillance. C’était un moyen de lutter. Il y a toujours eu un besoin de trouver des idoles. Pour ma part, je n’ai jamais voulu être un modèle. En plus, on ne vole jamais les banques, mais seulement les petits clients. Mais, à ce moment-là, on prenait l’argent là où il était."

En 1970, il héberge un ami cambrioleur. Arrêté, on le prend pour le chef de la bande. Le livre débute par sa garde à vue. Les heures défilent lors des interrogatoires. Et puis viennent l’humiliation et la torture. "Pendant longtemps, j’ai fait une amnésie au sujet des humiliations et des tortures. Sinon, j’aurais basculé dans la vengeance. J’ai compris que c’était eux qui s’étaient humiliés…"

"À l’époque, ceux qui attaquaient des banques étaient regardés avec une certaine bienveillance."

Il est jugé coupable. Il a 25 ans. Sa vie bascule. "La révolte vient chez moi le jour où je suis condamné par un jury composé de bourgeois. Les dés étaient pipés. On jugeait des cambrioleurs et il s’agissait bien de défendre la propriété. Ils se sont dits: 7 ans de prison, ça va les calmer…"

Il est incarcéré à Gradignan, mais il ne va pas y rester longtemps, car il fait partie de ces prisonniers qui ne tiennent pas en place. À son retour, on ajoute des miradors, renommés "miradors Besse". Ce qui ne l’empêche pas, quelque temps plus tard, de s’évader une nouvelle fois après avoir scié les barreaux de sa cellule. Mais son histoire aurait pu s’achever brutalement. "J’ai fait une tentative de suicide et j’ai compris que je n’avais pas le droit de me tuer. Il fallait trouver ce que je devais vivre. J’ai compris que j’étais responsable de tous mes actes. La liberté, ça vous tombe dessus. ça fait du bien."

La suite, c’est la vie à deux cent à l’heure, l’adrénaline lors des braquages, les poursuites rocambolesques avec la police, les évasions improbables, vingt ans derrière les barreaux, autant d’années de cavale à travers l’Europe, jusqu’à son arrestation, à Tanger, au Maroc.

Le moine et le fier-à-bras

Livre

"Cavales", François Besse

Editions Plon, 336 p., 13,99 euros.

Dans la vie de François Besse, il y a eu une rencontre déterminante. En 1973, à la prison de Santé, il fait la connaissance de Jacques Mesrine, celui qu’on a surnommé "l’ennemi public numéro 1". "Mesrine était imbu de lui-même. Il bluffait énormément. Il voulait réparer les offenses. J’étais totalement opposé à cette idée de vengeance, mais j’aimais son efficacité. Il avait cette capacité à ne pas reculer." Avec lui, ils vont s’échapper de façon spéculaire. "Je ne suis fier d’aucune évasion. On me demandait souvent: ‘Quelle a été votre plus belle évasion?’ Je répondais: ‘La prochaine.’"

Libres, ils organisent le fameux hold-up du casino de Deauville. Mais le braquage tourne mal. Échange de tirs avec la police. Les deux malfrats roulent à tombeaux ouverts dans une voiture qui ne tarde pas à être criblée de balles. Blessés, ils marchent à travers la forêt, traversent une rivière à la nage et finissent miraculeusement par échapper à la police. En 1979, après une longue traque, Mesrine est finalement abattu à Paris. "C’était un guet-apens. Si on avait pu écarteler Mesrine, on l’aurait fait. On l’a laissé en exposition pendant des heures. Il devait y avoir un vainqueur et un vaincu."

En cellule avec Spinoza

Modeste, il avoue: "J’ai été un artisan de l’évasion. Je voulais vivre parmi les hommes libres." Pour parler de son expérience de la prison, il se réfère à Jean Genet. "Jean Genet a mis en évidence toute la souffrance de la prison dans ses livres. Moi, je ne veux pas me plaindre de la prison, je n’étais que de passage… J’étais concentré en permanence. En prison, je n’avais pas conscience du passé. Seul le présent existait." Confronté à l’inhumanité carcérale, plongé dans une solitude qui pousse à l’introspection, il trouve une voie et surtout un combat en lisant "Surveiller et punir" de Michel Foucault. Les intellectuels de gauche de l’époque prennent en effet position contre les QHS (Quartier de haute sécurité).

©Belgaimage

Dans ces prisons au sein de la prison, réservées aux individus les plus dangereux, l’isolement est quasiment total, les activités sont réduites au plus strict minimum. Besse, Mesrine et d’autres, qui ne sont certes pas des anges, se soulèvent contre leurs conditions indignes de détention. Des pétitions circulent. Certains entament des grèves de la faim. Mais pas lui, car il veut rester en forme. La presse s’emballe et le débat devient public. L’horreur de la prison éclate au grand jour, mais aussi son inutilité.

"En prison, il faut faire acte de pénitence, se mettre à genoux. Il faut subir une punition. Mais ça ne marche pas. On le sait depuis très longtemps. C’est pourquoi je suis pour l’abolition de la prison telle qu’elle existe actuellement. Il faudrait des prisons avec des vrais programmes pour se transformer. En prison, on vous met dans des conditions invivables. Comment faire ou refaire des hommes dans un endroit d’inhumanité? À la maison centrale de Saint-Maur, il y avait du sport, des cours, du théâtre. Certains détenus ont ainsi pu évoluer. Hélas, aujourd’hui, dans notre société, on ne veut parler que de répression et de sécurité."

"Comment faire ou refaire des hommes dans un lieu d’inhumanité comme une prison?"

Tout en faisant les cent pas dans sa cellule, il lit Hugo, Dostoïevski, Zweig, mais aussi les philosophes qui lui apprennent à faire la paix avec le monde et lui-même au moyen des mots. "J’ai eu les mots pour dire tout ça en lisant Spinoza. Il disait ce que j’éprouvais. Le vide me parle aussi, d’où mon intérêt pour les spiritualités extrême-orientales comme le tao. Le cachot a généré des capacités en moi. J’ai eu accès à des histoires qui correspondaient à la mienne. En Belgique, mon avocat m’avait suggéré de lire le mythe de la caverne de Platon. Quelle actualité!"

Plus tard, il y a eu l’amour, qui lui est tombé dessus un peu par hasard. Il devient papa d’une petite fille. Il se met à chercher des couches et du lait en poudre plutôt que des revolvers et des banques. Le gangster est fatigué de cavaler. Il le répète à qui veut l’entendre: il a changé. Lui qui a si souvent effleuré la liberté dans une fuite en avant, lui qui l’a perdue aussi pendant si longtemps, semble l’avoir enfin retrouvée en lui-même.

©Plon

Plus sage, il n’en demeure pas moins opposé à la société actuelle. "Il est plus facile d’imposer les faits divers que d’aller à la racine des problèmes sociaux. Ne pas s’occuper de la misère, c’est produire de la marginalité. La société est plus violente aujourd’hui, tout en étant en apparence moins violente. Aujourd’hui, la violence s’exerce de façon intérieure. Nous sommes de moins en moins libres. C’est plus difficile de se débarrasser des maîtres actuels, car on leur donne beaucoup trop de pouvoir. On nous propose une recherche constante de bonheur qui engendre une frustration énorme. Nous sommes dans une société pulsionnelle et non dans une société de désir. Les gens ne sont plus présents. (Il fixe mon téléphone.) Or, il faut vivre l’instant présent."

C’est précisément ce que la cavale lui a appris. "Quand je saute le mur, je me suicide socialement. Je vais perdre mon identité. Je vais devoir apprendre les codes de la marginalité. La cavale, c’était vivre. On m’avait condamné à mort, je me suis dit: il faut vivre le présent qui m’est donné." Sorti de prison en 2006, il restaure des pellicules de films à l’INA, vit de peu, dans l’ombre. "Je voulais être en contact avec la réalité. C’est pourquoi j’ai travaillé avec Emmaüs. J’aimais leur slogan: ‘Agir pour ne pas subir’.

S’il est une chose qu’il accepte, c’est bien son destin hors norme. "Je ne changerais pas une virgule. Bien sûr, il y a des regrets… J’ai été à la rencontre des personnes qui ont malheureusement croisé ma route. Je leur ai demandé de me pardonner. Peut-être ont-elles accepté mes paroles." Il achève son café, enfile sa veste. "Je ne veux suivre personne et je ne veux pas qu’on me suive." Sur le boulevard, son pas lent et serein tranche avec l’agitation du trafic et la course effrénée des passants.

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