Frantz Fanon, pour les damnés de la terre

Dans l’esprit de Frantz Fanon, la violence représente l’unique moyen pour le colonisé de se libérer d’un système colonial lui-même violent. ©ISOPIX

Encore relativement mal connue, l’oeuvre du psychiatre martiniquais Frantz Fanon est pourtant une référence incontournable. Cinquante ans après sa mort, ses réflexions n’ont rien perdu de leur radicalité et de leur actualité. Il est devenu le maître à penser de la décolonisation. Série 3/4

Né en 1925 à Fort-de-France, Frantz Fanon est un enfant curieux et brillant. Son père est inspecteur des douanes et sa mère – à demi Alsacienne d’origine – tient un petit commerce. Ils sont, comme on dit, "assimilés", et font partie de la petite bourgeoisie martiniquaise. À l’école, il a pour professeur le grand poète de la "négritude" Aimé Césaire, partisan de l’indépendance.

Si le jeune Frantz est séduit par sa parole, il se sent cependant profondément français. Mais, lorsqu’il décide de s’engager volontairement pendant la guerre, il fait l’expérience d’un racisme endémique qui va complètement changer son destin. Blessé, il est démobilisé en 1945. Il repart pour un temps en Martinique.

"Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même."
Frantz Fanon

En 1946, on le retrouve en métropole, à Lyon. Il étudie la médecine et décide de s’orienter vers la psychiatrie. Il publie son premier livre "Peau noire, masques blancs", qu’il présente comme une "étude clinique" dans laquelle il analyse "l’aliénation" du colonisé. Pour Fanon, cette aliénation est inhérente au système colonial qui exerce une violence psychique terrible sur le colonisé: "L’affectivité du colonisé est maintenant à fleur de peau comme une plaie vive."

Libérer l'homme de couleur

Conseil lecture

"Les damnés de la terre"

Frantz Fanon, La Découverte Poche, 322 p., 12 €

Préface de Alice Cherki et Jean-Paul Sartre, postface de Mohammed Harbi

Son objectif est donc clairement défini: "Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même." Le psychiatre martiniquais se montre particulièrement attentif au langage. "Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire", pointe-t-il. Par ce prisme psychiatrique, Fanon analyse les ravages psychologiques de la colonisation, la façon avec laquelle le colonisé intègre ces discours de stigmatisation, ressent un sentiment constant d’infériorité. Finissant par mépriser sa culture et sa langue, l’homme colonisé n’a plus qu’une seule solution: ressembler au colonisateur.

Ainsi "le Noir n’est pas un homme, le Noir est un homme noir (qui) veut être blanc". Voilà le cœur de son aliénation. Le Noir est ainsi constamment déshumanisé. Comment le guérir de son aliénation, lui permettre de devenir libre et d’accomplir son humanité? Telle est la grande question de Fanon.

"Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire."
Frantz Fanon

Il va ainsi mener un double combat: en tant que médecin, il remet en question les théories raciales prétendument scientifiques et soigne les victimes de traumatismes liés à la colonisation. En tant qu’auteur à la plume trempée dans la révolte et au ton quasi prophétique, il veut renverser de façon radicale le colonialisme en restaurant la dignité de l’homme colonisé. "Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre: la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité."

Décolonisation des esprits

Fanon a bien perçu que la décolonisation des territoires ne suffirait pas: il faut également décoloniser les esprits: "La décolonisation est très simplement le remplacement d’une 'espèce' d’hommes par une autre 'espèce' d’hommes". Ce qui implique de supprimer le clivage imposé par le système colonial raciste. "Le contexte colonial se caractérise par la dichotomie qu’il inflige au monde", écrit l'essayiste.

"Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre: la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité."
Frantz Fanon

Il fait d'ailleurs déjà écho au mouvement "des statues" que nous venons de connaitre. Pour lui, nous sommes dans un "monde compartimenté, manichéiste, immobile, monde de statues: la statue du général qui a fait la conquête, la statue de l’ingénieur qui a construit le pont". Dépasser cet antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, passera aussi par la reconnaissance d’une "complicité" entre le système colonial et le capitalisme. "La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde est, on le voit, un programme de désordre absolu", écrit-il encore.

La violence contre la violence

Fanon est universaliste, mais bien conscient des limites des "Lumières". "Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n’était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit", remarque-t-il. Étant donné la violence de l’oppression, la décolonisation sera nécessairement violente. On a souvent retenu – et vivement critiqué – cette justification de la violence chez Fanon, notamment parce qu’elle fut "montée en épingle" par Sartre dans la préface qu’il donna aux "Damnés de la Terre", son dernier livre. Dans l’esprit de Fanon, la violence représente l’unique moyen pour le colonisé de se libérer d’un système colonial lui-même violent. "Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence." Loin d’être une fin en soi, la violence représente, aux yeux du psychiatre martiniquais, une manière de se "désintoxiquer" pour le colonisé.

Engagé dans le FLN (Front de libération nationale), en Algérie, Fanon ne connaitra cependant pas le moment historique l’indépendance: il meurt d’une leucémie à seulement 36 ans, en 1961.

Série d'été: La pensée décoloniale

"Post-colonialisme", "décolonisation", "déboulonnage des statues", "racisme structurel", toutes ces expressions ont surgi dans l’actualité avec le mouvement Black Lives Matter qui a fait suite au meurtre de George Floyd aux États-Unis. Derrière toutes ces expressions et ces mouvements d’opinions un peu partout dans le monde, des théories mal connues en Europe et des auteurs à découvrir ou à redécouvrir. Une manière d’interroger notre mémoire, notre histoire et notre culture. Au programme cette semaine:

3/4: Frantz Fanon. Pour les damnés de la terre

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