Frédéric Lenoir, philosophe: "Il ne faut pas culpabiliser à l’idée d’être bien dans un monde en crise"

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Dans son dernier ouvrage, le philosophe et écrivain Frédéric Lenoir nous convie à un fabuleux voyage, spirituel et physique, aux quatre coins de la planète, à la découverte des héritages sacrés de notre monde.

Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages (essais, romans, contes, encyclopédies), traduits dans une vingtaine de langues et vendus à sept millions d’exemplaires dans le monde, Frédéric Lenoir s’intéresse depuis longtemps aux quêtes spirituelles et aux sagesses si diverses du monde qu’il a arpenté en tous sens pour le compte d’Arte. Dans «Les chemins du sacré», il compile ces récits de voyage et les illustre de ses propres photographies.

Essai

«Les chemins du sacré»
Frédéric Lenoir

Note de L'Echo: 4/5

Sortir un livre de voyage dans une période de confinement, ça peut paraître paradoxal… Pourquoi avons-nous tant besoin de voyager?

Parce que l’être humain est curieux. Chaque espèce animale a ses singularités. La plupart des espèces animales n’ont pas besoin de sortir de leur territoire. La particularité de l’homme est d’être doté d’une insatiable curiosité, de vouloir découvrir constamment de nouveaux horizons.

Cette crise va-t-elle être l’occasion de repenser notre façon de voyager?

J’ai fait des voyages préparés, qui ont un caractère un peu exceptionnel, c’est certain. Ça demande une organisation et ça a un coût. Lorsqu’on voyage habituellement, on ne rencontre pas toujours des gens; on s’entasse dans des hôtels et on se contente de faire du tourisme. Mais on peut aussi voyager sans rien préparer du tout, se laisser déstabiliser par la nature, par les autres. Se laisser déstabiliser enrichit énormément. À 20 ans, je suis parti quatre mois en Asie. Je ne savais jamais où je dormirais le lendemain.

Voir la beauté aux quatre coins du monde nous apprend à être plus attentifs à la beauté qui est proche de nous?

Oui, cela peut développer notre qualité de présence et d'attention. À peine rentré, je me suis retrouvé confiné dans un petit chalet à la montagne. J’étais hyper attentif aux oiseaux et aux bruits de la nature. J’étais dans un état d’attention et d’ouverture permanent. Je n’ai jamais autant observé la nature qu’au moment du confinement.

Le voyage doit-il avoir une fin?

J’aime l’idée que le voyage puisse m’appeler à n’importe quel moment. Dans le même temps, j’apprécie l’alternance entre le nomadisme et la sédentarisation. Je ressens aussi un très grand besoin d’enracinement.

"J’ai une définition anthropologique du sacré: c’est le sentiment universel que l'on éprouve devant la beauté du monde et le mystère de la vie."
Frédéric Lenoir
Philosophe et auteur

La philosophie est-elle un voyage également?

Oui, quand on philosophe, on chemine. On est toujours en quête, jamais assis sur des certitudes. La philosophie nous met en mouvement. Socrate, Jésus et Bouddha, mes trois grands maîtres spirituels, avaient beaucoup de points communs. Tout d’abord, ils n’ont rien écrit, car l’écriture fige les choses. Et puis, ils ont tous beaucoup marché: Socrate arpentait sans cesse les rues d’Athènes; Bouddha marchait dans le nord de l’Inde; Jésus a voyagé dans toute la Palestine et pensait que «le Fils de l’homme n’a pas de lieu où reposer la tête». La marche est un moyen d’exprimer, de manière symbolique, qu’il ne faut jamais se figer, apprendre à sortir de sa zone de confort, partir à la rencontre de l'inconnu. La pensée doit être toujours en mouvement. C'est pourquoi je pratique la philosophie en marchant. Le fait de marcher me permet de décanter les idées.

Vous nous faites découvrir différents rapports au sacré durant votre voyage. Qu’est-ce que le sacré, selon vous?

Les religions ont pris l’habitude d’effectuer une séparation entre le sacré et le profane. Dans le monde moderne, nous avons laïcisé cette distinction. Nous estimons, par exemple, qu’il y a des valeurs supérieures comme les droits de l’homme ou la démocratie. Bref, il y a des valeurs absolues qui sont à part, au-dessus du reste. Or, à mes yeux, le sacré n’est pas à part. J’ai une définition anthropologique du sacré: c’est le sentiment universel que l'on éprouve devant la beauté du monde et le mystère de la vie. Face à l’immensité et à la beauté du Cosmos, je m’interroge: quel est le sens de vie? Que dois-je faire? etc. J’ai été très souvent en larmes devant la beauté de la nature et cela me poussait à l’interrogation métaphysique. Le sentiment du sacré est universel et il continue d’exister en chacun d’entre nous.

Mais les religions ont-elles conservé ce sentiment du sacré?

Le sacré s’est dilué dans la bureaucratie religieuse. C’est la raison pour laquelle on ne sait plus pourquoi on pratique tel ou tel rituel. C’est le rôle du mystique, selon Bergson, de revivifier le sens du sacré. Le sacré n’est pas lié à la croyance religieuse. L’athéisme est opposé à la religion, mais pas au spirituel ou au sentiment du sacré. Lors de mon voyage, j’ai rencontré des gens qui avaient ce sentiment du sacré sans être pour autant religieux.

L'Occident souffre-t-il d'une crise spirituelle, selon vous?

Beaucoup de gens en Occident ont du mal à trouver l’accès au spirituel. La méditation est une solution, car elle permet de retrouver l’intériorité et de dissoudre l’égo. La philosophie en est une autre. Dans l’ Antiquité, la philosophie était une expérience spirituelle qui consistait à acquérir la sagesse pour vivre une vie bonne avec le maximum de lucidité.

On pratique aujourd’hui la méditation en entreprise… Que pensez-vous de cette mouvance du développement personnel?

L’intention du chef d’entreprise peut bien sûr être utilitariste, notamment s’il ne s’agit que de gagner en efficacité. Mais, à titre individuel, c’est évidemment toujours bénéfique de pratiquer la méditation. Ça permet de créer un silence intérieur, de se rendre disponible à ce qui est. La méditation doit être sans objet et sans attente. C'est ainsi qu'elle permet de faire progresser l’individu dans tous les domaines de sa vie.

"La méditation est une école de sagesse qui nous apprend à ne pas faire dépendre notre bonheur des évènements non maîtrisables."
Frédéric Lenoir
Philosophe et auteur

La crise que nous vivons est-elle en quelque sorte une forme d’expérience d’austérité, une ascèse?

Cette crise a bouleversé de manière très profonde nos modes de vie. Il a fallu recréer des expériences positives. Par l’esprit, on peut s’adapter à beaucoup de choses. Certains ont vu l’opportunité de changer leur mode de vie; d’autres se sont interrogés sur le sens de leur existence. Le premier confinement était une sorte de parenthèse magique. Aujourd’hui, c’est différent: on sent une fatigue morale de plus en plus grande et une usure due à l’absence de libertés qui nous pèse.

La méditation peut-elle nous aider de manière très concrète à surmonter moralement cette crise?

La méditation est une école de sagesse qui nous apprend à ne pas faire dépendre notre bonheur des évènements non maîtrisables. Ça nous permet donc de poser un autre regard sur le monde et sur les choses. Ça nous permet surtout de garder la sérénité et la joie, de chercher en nous les ressources pour conserver le moral face à une situation contrariante.

On peut être heureux dans une période comme celle-ci?

C’est possible, et ce n’est pas de l’indifférence. Mon malheur ne changera rien au malheur du monde. En revanche, mon bonheur et ma paix intérieure ont une influence sur les autres. Mon expérience de plaisir et de joie peut aider les autres, car le bonheur et la joie sont contagieux. Il ne faut pas culpabiliser à l’idée d’être bien dans un monde en crise. Mais il faut aussi rester attentif aux autres en sachant que je ne peux les aider que si je suis apaisé. C’est un peu comme les soignants actuellement: s’ils sont bouleversés, ils ne pourront pas aider correctement les autres.

Frédéric Lenoir : prophète du bonheur - 28 minutes - ARTE

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