Gayatri Spivak, la parole aux subalternes

Le 18 mai 2015, l’Université de Yale décerne un diplôme honorifique à la professeure et philosophe indienne Gayatri Spivak. ©Photo News

Véritable star sur les campus américains, la philosophe indienne Gayatri Spivak enseigne depuis vingt ans à Columbia et a publié, en 1983, un ouvrage qui a fait date: "Les subalternes peuvent-elles parler?". Série 4/4

Il arrive que le philosophe se plonge dans la rubrique faits divers pour y trouver matière à réflexion. Le point de départ de Gayatri Spivak est une histoire aussi banale que dramatique, comme il y en a tous les jours, partout dans le monde. En 1926, une jeune femme indienne est retrouvée pendue. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un suicide. Sa famille et ses proches expliquent son acte par une relation amoureuse contrariée et probablement illégitime. Ils donnent même un sens religieux à son geste: selon la tradition du sati, les veuves accompagnent leur mari dans la mort en se jetant dans les flammes du bûcher funéraire.

Conseil lecture

"Les subalternes peuvent-elles parler?"

Gayatri Chakravorty Spivak, Editions Amsterdam, 120 p., 12 €

Traduit de l'anglais par Jérôme Vidal

Ce fait divers n’avait en soi rien de particulier jusqu’à ce que Gayatri Spivak, 60 ans plus tard, décide de mener l’enquête. Elle découvre la raison cachée de cet acte désespéré: aucune peine de cœur derrière tout ça, mais un échec d’un genre bien différent: "J’ai fait ma propre enquête et découvert que cette personne était en fait impliquée corps et âme dans la lutte armée pour l’indépendance de l’Inde", explique-t-elle dans un entretien à Philosophie Magazine. "Et la véritable raison de son suicide, ce n’était pas, comme tout le monde l’a cru, une forme de suicide correspondant à l’idéologie du sati, mais parce qu’elle avait échoué à assassiner un responsable politique! Son suicide était un message de révolte, de protestation politique, un message radical qui resta totalement incompris."

"Non, les subalternes, dans la mesure même où ils sont en position de subalternité, ne peuvent pas parler."
Gayatri Spivak
Philosophe, théoricienne de la littérature et professeure à l'université Columbia

De cette histoire faite de non-dits et de contresens, la philosophe indienne va tirer une question: les subalternes, telles que cette jeune femme indienne vivant dans une société traditionnelle, peuvent-elles parler? Plus largement, ne peut-on pas considérer que les femmes subalternes du tiers-monde sont des sans-voix, des invisibles?

"La 'morale' de cette histoire, c’est que le suicide de cette Indienne n’était en aucune mesure identifiable pour ce qu’il était, c’est-à-dire comme un geste radical de révolte et un message de protestation politique. Cette subalterne 'parlait' pourtant – elle avait laissé une lettre à sa sœur pour faire en sorte que les raisons de sa mort ne soient pas ambiguës –, mais nous n’étions pas capables d’achever cet acte de parole, de le traduire, car personne ne pouvait l’entendre. Et c’est pourquoi je réponds par la négative à la question que je pose dans le titre: non, les subalternes, dans la mesure même où ils sont en position de subalternité, ne peuvent pas parler. Et ceux qui prétendent les entendre ne font en fait que parler à leur place", explique encore la théoricienne.

Ignorés par l'histoire officielle

"'Subalterne' est, à l’origine, un terme militaire employé par Antonio Gramsci dans les années 1930 pour décrire une certaine catégorie de population ignorée par l’histoire officielle."
Gayatri Spivak
Philosophe, théoricienne de la littérature et professeure à l'université Columbia

Influencée par la pensée marxiste, Gayatri Spivak estime que les subalternes sont ceux et celles qui dans l’histoire officielle n’ont jamais le droit à la parole. Emprunté au penseur italien Gramsci, le terme de "subalterne" ne doit pas être confondu avec "dominé" ou "opprimé", car le dominé, à la différence du subalterne, reste, d’une manière ou d’une autre, visible et a la capacité de se faire entendre: "'Subalterne' est, à l’origine, un terme militaire employé par Antonio Gramsci dans les années 1930 pour décrire une certaine catégorie de population ignorée par l’histoire officielle. L’idée principale de Gramsci était que les subalternes n’ayant jamais eu d’État ni de structures représentatives, il n’existait aucune archive disponible les concernant directement. La conclusion à laquelle Gramsci parvint était que la seule 'historiographie' possible de ces populations ne pouvait être entreprise que sur une base littéraire." Les subalternes sont donc les laissés pour compte de l’histoire officielle. Ceux qui demeurent sans identité, exclus de la sphère des discours et de la représentation.

"L’histoire des Roms est un processus typique de 'subalternisation'."
Gayatri Spivak
Philosophe, théoricienne de la littérature et professeure à l'université Columbia

Dans les années 80, dans le sillage de Gayatri Spivak, une série de penseurs indiens appliquent cette grille de lecture à la société indienne. Selon eux, que l’on se réfère à l’époque de l’impérialisme britannique ou à la période nationaliste, les classes "subalternes" indiennes sont réduites au silence et à l’invisibilité. Toujours dans le même entretien, la philosophe détaille qu'"il s’agissait vraiment de lire entre les lignes pour en extraire ce qui y existait mais à l’état de 'non-dit'. C’était bien sûr une manière de donner enfin la parole à ces sous-classes oubliées tout en les faisant accéder à une existence historique".

En Inde, la société étant encore très cloisonnée, la philosophe est régulièrement prise à partie, ce qui explique d’ailleurs son départ pour les États-Unis. Mais il est important de remarquer que son analyse ne se limite pas à la société indienne et peut être transposée: "L’histoire des Roms", dit-elle par exemple, "est un processus typique de 'subalternisation'". C’est en quelque sorte la situation générale du tiers-monde face à l’Occident qu’elle a ainsi décrite. Et sans doute pourrait-elle détourner le célèbre slogan marxiste: "Subalternes de tous les pays, unissez-vous!"

Série d'été: La pensée décoloniale

"Post-colonialisme", "décolonisation", "déboulonnage des statues", "racisme structurel", toutes ces expressions ont surgi dans l’actualité avec le mouvement Black Lives Matter qui a fait suite au meurtre de George Floyd aux États-Unis. Derrière toutes ces expressions et ces mouvements d’opinions un peu partout dans le monde, des théories mal connues en Europe et des auteurs à découvrir ou à redécouvrir. Une manière d’interroger notre mémoire, notre histoire et notre culture. Au programme cette semaine:

4/4: Gayatri Spivak. La parole aux subalternes

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