interview

Gianrico Carofiglio: "Il n’y a rien de plus pernicieux que la théorie du déclin permanent"

Pour l'écrivain italien Gianrico Carofiglio, "l’inquiétude, le défaitisme ne sont que des justifications pour (...) sombrer dans l’indifférence et l’individualisme". Il faut accepter l’idée que "l’histoire de l’humanité n’est qu’une suite désordonnée d’élans vitaux et de progrès".

Il y a des hommes à qui tout réussit. Gianrico Carofiglio, considéré comme l’un des plus illustres écrivains italiens contemporains, a commencé sa vie professionnelle dans l’univers austère du droit. Une brillante carrière dans la magistrature couronnée par sa nomination comme conseiller de la Commission parlementaire anti-mafia. Mais ses passions l’ont rattrapé. En 2002, il publie son premier roman et, en 2008, fidèle à son intérêt pour la chose publique, il est élu sénateur.

Ses œuvres d’essayiste et de romancier sont aujourd’hui traduites dans le monde entier. Six millions de livres vendus et un succès irrésistible qui l’incitent à abandonner sa robe noire de magistrat pour plonger complètement dans la littérature et l’analyse du temps présent.

Dans votre livre "De la gentillesse et du courage", vous analysez la violence qui caractérise désormais le débat public dans nos démocraties et vous préconisez le retour de la "gentillesse" en politique. N’est-ce pas un peu naïf?

La gentillesse n’a jamais été considérée comme une vertu en politique. Or le débat public n’a jamais été plus virulent et barbare qu’aujourd’hui. Il est donc nécessaire de revendiquer l’avènement de la gentillesse en politique mais une gentillesse qui ne soit, en aucun cas, synonyme de faiblesse ou de complaisance. Je songe, au contraire, à une vertu martiale, guerrière, qui découle du présupposé que le conflit est inévitable mais qu’il peut toujours être géré avec honnêteté intellectuelle et dans le plein respect de l’Autre.

"Le débat public n’a jamais été plus virulent et barbare qu’aujourd’hui."

Une gentillesse qui serait, donc, à même de composer avec l’adversité...

Les coups bas en politique sont la norme. Il faut, par conséquent, bien connaître et maîtriser les mécanismes d’un combat déloyal et exiger, au même moment, le droit/devoir d’imposer un meilleur code de conduite. Opter pour la gentillesse ne signifie pas accepter la violence, se montrer dociles et soumis mais apprendre l’art de la flexibilité et de la ductilité: c’est la meilleure façon de faire perdre l’équilibre à son propre adversaire.

La gentillesse n’a jamais été considérée comme une vertu en politique. Or le débat public n’a jamais été plus virulent et barbare qu’aujourd’hui

À propos de violence verbale en politique, quelles leçons tirez-vous de la dernière campagne électorale américaine?

Il est impossible d’oublier les velléités et les excès du président sortant, Donald Trump… Je le considère comme une sorte de phénomène atmosphérique adverse, une pathologie de l’histoire américaine. Il incarne la synthèse de ce contre quoi nous nous battons chaque jour. Le narcissisme des leaders comme lui crée, en effet, une réalité délirante qui tourne autour de leur égo surdimensionné et qui le nourrit sans cesse. Or, quand la réalité des faits remet en question leurs perceptions, désirs ou systèmes de croyances, ils refusent de l’admettre.

Aujourd’hui, compte tenu des derniers événements, des conseillers de Trump redoutent cette fin du mandat et n’excluent toujours pas, malgré les propos de Trump, la nécessité d’un accompagnement coercitif pour le faire sortir de la Maison-Blanche…

Vous avez aussi souvent déclaré que le concept d’allégresse, voire de joie, est fondamental en politique. Pourquoi?

Je suis de plus en plus convaincu que l’allégresse, la légèreté joyeuse, le rire sont des catégories morales. Une phrase du philosophe Michel Foucault me revient sans cesse à l’esprit. Dans sa liste d’instructions pour une "vie non fasciste", il affirmait qu’il était indispensable d’abandonner l’idée selon laquelle être militant revenait à être triste. L’allégresse est, en effet, une vertu tout à la fois éthique et épistémologique: être capable de rire de soi-même permet de se libérer de ses propres égotismes et égoïsmes, et surtout de percevoir et appréhender ce qui est véritablement important, au-delà de nous-mêmes.

"L’inquiétude, le défaitisme ne sont que des justifications pour baisser les bras, accepter les déviances du temps présent, sombrer dans l’indifférence et l’individualisme."

Vous vous opposez vigoureusement à tous les mouvements populistes qui célèbrent les vertus d’un passé inatteignable, chimérique, soi-disant meilleur, et qui cultivent une nostalgie venant polluer les apports positifs du temps présent…

Il n’y a rien de plus banal et de plus pernicieux que la théorie du déclin permanent. Je crois que le pessimisme est un penchant de l’âme éthiquement discutable. L’inquiétude, le défaitisme ne sont que des justifications pour baisser les bras, accepter les déviances du temps présent, sombrer dans l’indifférence et l’individualisme. Si, avec courage, nous acceptons l’idée que l’histoire de l’humanité n’est qu’une suite désordonnée d’élans vitaux et de progrès, alors chacun d’entre nous pourra contribuer à la bonne marche des choses.

Selon les derniers sondages, grâce entre autres au plan de relance européen Next Generation EU, la confiance à l’égard des institutions européennes a considérablement augmenté, notamment en Italie. Vous pensez que cela peut durer?

J’ai une méthode infaillible pour ne pas me tromper dans les prévisions, je n’en fais jamais. La réalité est si complexe que toute tentative de prédiction présuppose une marge d’erreur trop grande. Je me laisse, néanmoins, guider par ma confiance en l’avenir. Cette pandémie représente une véritable tragédie pour la majorité d’entre nous, mais elle a le mérite d’avoir accéléré des changements positifs inexorables.

Je pense aux diverses formes de flexibilité du travail qui se sont récemment multipliées, aux nouvelles conceptions de l’espace dans nos centres urbains, à une foi consolidée dans la recherche scientifique. Dans ce sillage, le plan de relance européen produira probablement les effets vertueux du plan Marshall et ouvrira un horizon de possibilités inédites.

L’écrivain Italo Calvino disait que "nos villes ne sont que des échanges de gestes, paroles, émotions, mémoires et savoirs". Comment les faire revivre alors qu'elles sont paralysées par le Covid-19?

La pandémie et les confinements successifs qu’elle a entraînés nous poussent aujourd’hui à redéfinir un espace urbain plus favorable aux rapports humains, à l’accès aux services essentiels, à de nouvelles formes de convivialité. Je songe, notamment, à des villes fondées sur une multitude d’unités pluricellulaires: chaque quartier devient un univers autosuffisant, on peut tout y trouver sans que cela nous empêche d’aller nous ressourcer ailleurs. Les Français l’appellent "la ville du quart d’heure": tout ce qui est indispensable à notre vie doit pouvoir être repéré en proximité de notre domicile.

"Les perdants sont tellement plus sympathiques, dans la littérature comme dans la vie."

Vous conseillez toujours d’exercer, dans la vie professionnelle comme personnelle, "l’art du doute", de fuir toute certitude. Pourquoi?

C’est la seule façon de bien connaitre la réalité qui nous entoure. Carl Gustav Jung disait que puisque penser est un exercice difficile, les individus préfèrent juger. Or, il faudrait essayer de s’abstenir d’émettre des jugements tranchés et définitifs parce que cela représente la meilleure façon de se tromper.

Permettez-moi cette analogie: celui qui se contente de juger est un individu qui passe sa vie dans un petit appartement réchauffé, sans fenêtres, isolé du monde extérieur. Celui qui, en revanche, essaye de réfléchir est un individu qui a eu le courage d’ouvrir la porte et de sortir de ce petit appartement pour plonger dans l’hiver de l’existence. Il aura certainement froid mais il éprouvera le plaisir de la complexité. Et il vivra pleinement.

Vous incitez les jeunes juristes, pour réussir dans leur profession, à consacrer beaucoup de temps aux passions qui n’ont rien à voir avec le droit. Que conseillerez-vous à nos représentants politiques?

La même chose! Ils devraient lire des livres affrontant d’innombrables sujets différents, sortir dans la rue, éviter les chambres du pouvoir où d’interminables réunions se succèdent dans une atmosphère souvent asphyxiante. Je vous invite à lire les titres des journaux du mois de janvier dernier et de les comparer à ceux d’aujourd’hui. En Italie, à tout le moins, les titres semblent copiés, ils relatent exactement les mêmes vicissitudes politiques, soulignent la médiocrité d’un débat qui ne semble pas avancer. Il est nécessaire de renouer avec le brassage des idées et la fantaisie!

Vous avez révélé que, pendant votre enfance, en lisant l’Iliade, votre personnage préféré était Hector, le héros vaincu. Comment peut-on, dans un monde qui semble récompenser seulement les vainqueurs, les héros conquérants, nous réconcilier avec nos propres limites?

Les perdants sont tellement plus sympathiques, dans la littérature comme dans la vie! Savoir rire de soi-même, accepter sereinement, voire joyeusement ses propres zones d’ombre, se percevoir comme une séquence cohérente et légitime de défaites et de réussites… voici la vraie victoire !

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