Gilles Deleuze et la logique des aberrations

©HELENE BAMBERGER

Élève et proche de Gilles Deleuze, le philosophe David Lapoujade a publié "Deleuze, les mouvements aberrants" aux Éditions de Minuit. Vingt ans après la disparition du penseur français, sa philosophie revient éclairer nos sociétés.

David Lapoujade a été l’éditeur des œuvres posthumes de Gilles Deleuze (1925-1995) au début des années 2000. Non content d’avoir édité ce philosophe français, Lapoujade est passé du côté des auteurs, pour promouvoir la pensée de celui qui fut son maître, et a signé, aux Éditions de Minuit, "Deleuze, les mouvements aberrants". Un ouvrage savant, certes, mais dont le propos apporte un éclairage incisif sur l’actualité. Gilles Deleuze, historien de la philosophie, en quête avide de sens, a notamment lancé le concept de "déterritorialisation", menant une critique conjointe de la psychanalyse et du capitalisme.

Comment aborder un auteur aussi prolifique et varié?
L’idée, c’est de tracer une perspective transversale, "décalée", qui traverse l’œuvre sans la paraphraser ni en donner une explication scolaire. D’où cette notion qu’on rencontre assez peu chez lui de "mouvements aberrants". J’ai voulu comprendre pourquoi Deleuze cherchait partout, dans la nature ou dans l’histoire, dans les œuvres d’art ou dans les existences, ce qui se détraque, ce qui tout d’un coup ne peut plus suivre un cours régulier, ordinaire, prévisible. Par exemple, les peintures de Francis Bacon, auxquelles Deleuze a consacré un livre. Voyez les portraits de Bacon: pourquoi cette torsion intense des visages, ces déformations? À quelle logique obéissent de telles "aberrations"?

Entre monde globalisé et conflits régionaux, quel est le sens de l’histoire? Plus le capitalisme "déterritorialise" les sociétés sur un versant, plus ces dernières se "reterritorialisent" sur l’autre versant...

Ce qui intéresse Deleuze, c’est justement que ces aberrations obéissent à des logiques qui n’ont rien de rationnel. Au fond, sa philosophie reprend le projet classique de donner une explication logique du monde; il est "classique" par son désir d’explication logique, et "moderne" parce que sa logique n’obéit plus aux anciennes rationalités, qu’elles soient existentialistes, marxistes ou même structuralistes. Il veut "déterritorialiser" la philosophie.

Justement, dans votre livre, vous donnez une place très importante à la notion de territorialité. On touche là à l’aspect politique de la pensée. Ces notions sont-elles encore d’actualité face aux conflits dont nous sommes témoins depuis la chute du Mur?

©Photo News

Je dirais même que leur actualité s’est encore renforcée. Il est vrai qu’on parle sans cesse d’un monde globalisé dont la tendance serait une dissipation de la notion de territoire. Les frontières s’effaceraient au profit d’un monde en réseau. Mais cela est surtout vrai du développement du capitalisme et de la formation des consciences — super-informées ou désinformées, ce qui revient au même — dont il a besoin comme autant de relais.

Sur un autre versant, il n’est pas difficile de constater que la plupart des conflits postérieurs à la Seconde Guerre mondiale sont des conflits relatifs aux territorialités imposées par les nations coloniales, des guerres d’indépendances jusqu’au récent démantèlement des grandes dictatures du Moyen-Orient, comme si l’attachement territorial avait subsisté sous les découpages administratifs des puissances coloniales et le modèle de l’État Nation imposé aux populations. C’est presque un axiome pour Deleuze et Guattari: plus le capitalisme déterritorialise les corps sociaux sur un versant, plus ces derniers se reterritorialisent sur l’autre versant, sur des identités religieuses, des appartenances ethniques, des valeurs familiales.

Comment croyez-vous que Deleuze aurait réagi face aux derniers attentats en France?

Il me semble que ces événements mettent en lumière un autre aspect, très contemporain, des notions de territorialité et de déterritorialisation. Car les territorialités ne sont pas seulement géographiques ou politique, elles sont aussi affectives, esthétiques, mentales, etc. C’est ce dont témoigne la notion de limite. Une limite ne circonscrit pas seulement un territoire, elle fixe aussi le cadre de nos conduites. Une limite, est-ce un mur infranchissable? Une zone de contrôle des flux (migratoires, financiers, affectifs…)? Une ligne qu’on déplace sans cesse par "tolérance"? Qu’on fait sauter, tantôt par transgression, tantôt par expérimentation? Franchir la limite au temps de l’Empire romain pouvait être passible de mort, comme une offense faite au despote et à sa paranoïa impériale. Pour en venir à votre question, le "blasphème" — pourtant dérisoire — n’a-t-il pas été une manière de franchir des limites "indépassables", comme une offense faite à la paranoïa du fanatique et, pour cette raison, passible de mort? On retrouve un peu partout, sous des modalités diverses, ces limites paranoïaques, ces limites névrotiques, sécuritaires qui mettent en danger nos existences.

©Les Editions de Minuit

Alors oui, il est facile de deviner comment Deleuze aurait réagi à ces événements, quand on sait qu’il s’agit, pour lui, de détruire activement, joyeusement, ce type de limite — non pas en fonction d’un goût pour la transgression comme le revendique "Charlie-Hebdo". Aucune transgression, mais par des expérimentations de toutes sortes, politiques, esthétiques, sociales, existentielles, en fonction de ce dont nous sommes capables. Cela répond à une tout autre conception de la limite, non plus une limite extérieure, transcendante qu’il faut respecter ou transgresser, mais la limite immanente de ce que nous pouvons, quand nous allons jusqu’au bout de ce que nos puissances nous permettent, suivant une expérimentation créatrice positive. Tout le contraire d’une puissance de destruction haineuse conduite au nom d’une limite transcendante — la pure abjection, pour Deleuze.

"Les mouvements aberrants", David Lapoujade, Éditions de Minuit, 304 pages, 27 euros.

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