Goncourt, Renaudot, Femina… Justes prix ou prix d'amis?

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C’est la jungle: il y aurait en francophonie plus de 2.000 prix littéraires, du plus prestigieux au plus saugrenu. Si la plupart ne rapportent nul argent à leur lauréat, les bandeaux rouges peuvent cependant doper les ventes, et la cote de l’auteur. Mais le débat fait rage: un prix est-il la garantie d’un bon livre, ou le sceau posé par une certaine intelligentsia parisienne déconnectée du goût du public?

Il est un pays qui résiste à l’invasion du livre numérique (plus de 50% aux Etats-Unis ou en Angleterre, en 2015): la France, où l’on plafonne autour de 15%. Et le livre papier continue à régner: plus de 400 millions de livres vendus l’année dernière. Pour booster tout cela, un phénomène saisonnier savamment entretenu, la sacro-sainte rentrée littéraire…

Presque 600! C’est le nombre incroyable de nouveaux romans parus en français entre août et octobre. Sur ces 600, environ 200 sont des traductions, et 68 sont des premiers romans. Le reste: la production des "confirmés". Encore que… Est-on confirmé lorsqu’on publie son second opus, ou faut-il commencer à vendre un certain quota de livres? Ce qui revient à poser la question qui fâche: combien d’auteurs, en francophonie, vivent-ils essentiellement de leur plume? La réponse est prévisible: très peu. Les quelques dizaines de stars cachent une forêt d’écrivains ayant gardé une occupation alimentaire qui les occupe la plupart du temps. Le (vrai) métier des romanciers? Ils sont journalistes ou enseignants. L’écriture est une vérité qu’ils fréquentaient déjà quotidiennement avant leur carrière littéraire, soit en écrivant pour les médias, soit en transmettant leur passion pour l’écriture… des autres. Pour boucler les fins de mois, il leur faut donc compter sur l’"autre métier". Et puis il y a aussi les rencontres, signatures et autres présences dans des foires du livre, qui sont traditionnellement défrayées. Existent également diverses résidences d’auteur, et quelques bourses, nationales ou régionales, qui permettront de prendre l’année sabbatique (ou quelques mois, selon le montant): un peu de temps pour soi, histoire de faire surgir le chef-d’œuvre espéré.

©Kees van de Veen
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Et puis il y a les prix: une bouffée d’oxygène bien venue qui, outre de propulser votre nom (et votre travail) sur le devant de la scène médiatique, vous apportera un peu de ces deniers sonnants et trébuchants. Mais bien souvent indirectement, car les principaux prix sont honorifiques, et ce sont les ventes qui constituent une manne assez variable. Quelques exemples.

♦ Le Goncourt

Un Goncourt tire en moyenne entre 300.000 et 400.000 exemplaires. Avec un record de 700.000 pour "L’Amant" de Marguerite Duras (1984). L’auteur, lui, touche un chèque de 10 euros: de quoi acheter son propre livre, mais… d’occasion. Il pourra, par contre, le faire encadrer et le placer au-dessus de son bureau. Les membres du Goncourt se retrouvent presque tous les premiers mardis de chaque mois dans un salon privé du restaurant Drouant, et ce depuis… 1914. 

Historiquement, le prix a été créé par testament, celui d’Edmond de Goncourt, frère aîné de Jules, et il est destiné à récompenser, chaque année, "le meilleur ouvrage d’imagination en prose". Les frères Goncourt avaient décidé, dès les années 1860, soit 40 ans plus tôt, de tout léguer à leur Académie. Le but était d’aider les "vrais écrivains" à vivre de leur plume, par opposition aux ouvrages de pure érudition favorisés par l’Académie française…

Aujourd’hui, il se décline en de nombreuses variantes: Goncourt du premier roman, Goncourt de la poésie, des lycéens…

→ Verdict: 3 novembre

Le Goncourt est pour mardi prochain. Et puis, dans la foulée, ce sera l’avalanche…

♦ Le Renaudot

 Détail amusant: ce prix a été créé en 1926, par des journalistes et des critiques littéraires, lassés d’attendre les résultats du prix Goncourt! Le tirage moyen se situe autour de 200.000 exemplaires.

→ Verdict: 3 novembre

♦ Le Femina

  Comme son nom l’indique, il a été créé par des femmes. Sa naissance est le résultat d’un procès d’intention, celui fait au Prix Goncourt, jugé sexiste. Dès 1904, soit un an après la naissance du prestigieux prix, une vingtaine de collaboratrices du magazine "La Vie heureuse" craignaient déjà que le Goncourt ne consacre que des hommes. Plus de cent ans plus tard, l’histoire leur a donné raison: seules 11 femmes ont été couronnées par le Goncourt – contre 36 pour le Femina.

Tirage moyen: 150.000 exemplaires. Le jury est exclusivement féminin et se réunit à l’Hôtel Crillon.

→ Verdict: 4 novembre

♦ Les outsiders: Elle, France Inter…

 Aux trois principaux, il faut ajouter l’Interallié (fondé en 1930 par des journalistes qui attendaient le verdict du prix Femina!), qui rassemble, chaque année, environ 100.000 lecteurs, et le Médicis (45.000).

Mais d’autres médias ont récemment lancé leur prix, avec beaucoup de succès: le prix des Lectrices de "Elle", notamment, qui reflète, depuis 1970, les vrais goûts du public, puisque plusieurs jurys mensuels de vraies lectrices du magazine se succèdent au cours de l’année, en excluant les livres déjà couronnés par un prix important.

Idem pour le Prix Livre Inter (France Inter), décerné par 24 auditeurs (12 hommes et 12 femmes), depuis 1975. Histoire d’être en connivence avec les goûts du public.

 

"Corruption sentimentale"

Collusion d’intérêt, affinités sélectives... La polémique rôde autour des prix littéraires.

Car les prix littéraires sont, depuis toujours, les cibles des mêmes attaques: collusion d’intérêts, et affinités électives. On se souvient, par exemple, de la polémique autour du Renaudot 2007: le lauréat (Daniel Pennac) ne figurait pas parmi les finalistes, ce qui avait surpris tout le monde, et ouvert la porte aux connivences possibles.

Le problème de la consanguinité du milieu parisien, lui, dépasse le contexte des prix, pour englober celui de l’accession à la publication proprement dite. Il est de notoriété publique, en effet, que les manuscrits envoyés par la poste ne sont (presque) plus lus. Ou mal lus. Le lecteur employé par la maison d’édition a tellement de pains sur la planche qu’il ne lit plus que quelques pages avant de statuer sur le sort du livre. Et il a souvent raison: la concurrence est tellement forte que peu de livres valables, statistiquement, passeront par lui. Toute personnalité un peu en vue, ou un peu connectée, fera des pieds et des mains pour se retrouver sur "la bonne pile", celle d’un directeur de collection qui lira lui-même. À telle enseigne qu’un nouveau prix a été créé cette année: "Envoyé par La Poste", afin de montrer que le livre d’un relatif inconnu peut valoir le coup. Une aventure qui arriva d’ailleurs, en 2011, à un futur Prix Goncourt: "L’Art français de la guerre" d’Alexis Jenni (105.000 exemplaires), envoyé à Gallimard sans aucune forme de recommandation.

Autre problème: la guerre des éditeurs. Un Goncourt peut rapporter, directement et indirectement, jusqu’à plusieurs millions d’euros nets à la maison qui le publie. Et on a vu ainsi, au cours de décennies, des éditeurs régner sur les prix (13 Goncourt pour Gallimard entre 1950 et 1970), comme si certains votants avaient pu être fidèles à la surpuissante maison qui, par ailleurs, les faisaient vivre… C’est Michel Tournier, membre de l’Académie Goncourt de 1972 à 2011, qui a le mieux résumé cette tendance à voter pour "ceux qu’on connaît", en lui donnant le joli nom de "corruption sentimentale"…

Enfin, il faut pointer une certaine inertie: ici aussi, on aura tendance à ne prêter qu’aux riches… Un excellent premier livre proposé par un "petit éditeur" aura bien souvent du mal, au cours de l’été, à percer l’entourage de ceux qui font la pluie et le beau temps des prix littéraires: les membres des diverses académies et autres cercles de décideurs. Dès la rentrée, les premières sélections (entre 10 et 15 livres) sont publiées, et il est très rare d’y voir de parfaits inconnus. Ceux-là devront miser sur le long terme, attendre que le bouche-à-oreille fasse son office. Et surtout publier régulièrement, jusqu’à ce qu’un roman puisse récolter les fruits semés par les précédents…

Et en Belgique?

Un prix belge dont on parle beaucoup: le Prix Première, qui fêtera, pour sa prochaine édition, ses 10 ans. Notre radio nationale en a fait l’un des incontournables de son calendrier culturel. Les conditions: premier roman publié entre septembre et janvier. Remis lors de la Foire du Livre de février, le prix est d’une valeur de 5.000 euros. La sélection d’une dizaine de livres est supervisée par le comité, avec, à sa tête, Laurent Dehaussey, qui a repris le flambeau de Corine Boulangier. Mais ici aussi, ce sont les lecteurs qui votent: une dizaine d’auditeurs choisis sur lettre de motivation.

Un prix qui fait souffler un peu de fraîcheur, comme nous l’explique Ève Jans (Assistante Prix Première): "Nous essayons d’aller vraiment au fond des choses: hors de question de nous satisfaire de ce que nous envoient les grandes maisons. Comme il s’agit de nouveaux venus, c’est à nous de solliciter, de démarcher, d’aller vers les plus petits éditeurs." Ici, il n’est pas question de couronner une œuvre, puisqu’il ne s’agit que de la première pierre de l’édifice. "L’avis des lecteurs n’est pas ‘voilé’ par la notoriété. Ils jugent un livre pour ce qu’il est. Avec souvent des surprises, même pour le comité. Mais c’est le choix du public, et les auteurs sont heureux que leur livre ait été épinglée par leurs vrais lecteurs: ni des journalistes, ni des jurés, ni des critiques, mais bien des gens qui écoutent la radio. Et qui aiment lire."

Il faudra attendre encore quelques mois pour connaître le nom de l’heureux élu. Mais qu’on se console: le Goncourt est pour mardi prochain. La grappe de journaliste se pressera à nouveau, envahissant la rue devant chez Drouant. Et puis, dans la foulée, ce sera l’avalanche…

Depuis quelques années, l'éditeur le plus emblématique de la place de Paris a changé son fusil d'épaule en termes d'avance consentie à ses nouveaux auteurs. C'est sur toutes les lèvres: Gallimard ne donnerait plus qu'un "oui" symbolique, la maison préférant faire les comptes à la fin de l'année. L'auteur, lui, tout heureux d'avoir été accepté par le plus prestigieux des éditeurs, rongera son frein et croisera les doigts.

La plupart des autres grands éditeurs, pour un nouveau roman, varient dans une fourchette qui va de 800 à 2.500 euros. Sachant qu'un livre se vend entre 15 et 20 euros pièce, et que l'auteur touche aux alentours de 10%, il lui faudra en vendre quelques milliers d'exemplaires au moins pour avoir une bonne nouvelle en fin d'année. Or la moyenne, pour un premier roman, se situerait sous la barre symbolique des 1.000 livres vendus… Par contre, après un succès critique, ou un début d'identification par le public, l'auteur peut négocier une enveloppe plus épaisse pour le second ou le troisième roman: entre 5.000 et 30.000 euros.

Jusqu'à la consécration suprême: un prix important, ou un best-seller. Si vous avez la chance, comme un Michel Houellebecq, de plaire à la fois au public et à l'intelligentsia parisienne, votre M.G. (minimum garanti) par livre tournera autour du million. Un chiffre choquant? Pas tellement si on le compare à celui du chiffre d'affaires de certains éditeurs. Si on cumule les ventes de seulement 10 auteurs (soit les plus gros vendeurs francophones: Musso, Lévy, Pancol, Modiano, Foënikos et consorts), on franchit allégrement la barre des… 100 millions d'euros.

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