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Graham Swift: "Que le monde réel aille se faire foutre!"

Graham Colin Swift en 2016. ©BELGAIMAGE

Avec sa finesse habituelle, Graham Swift sort "Le grand jeu" (Gallimard) et révèle à demi-mots toute l'ambiguïté des vies d'artistes qui illuminent l'instant puis s'évanouissent par une porte dérobée.

«Que le monde réel aille se faire foutre! Qui a besoin de lui?» Jack ne le disait qu'en aparté mais accordait à qui voulait l'entendre que le monde du spectacle valait tous les autres, plus que les autres. Ne tenait-il pas ses promesses? Enfant de la balle, il avait su passer du music-hall amateur au théâtre professionnel, avec succès, et durer, au contraire de son ami Ronnie, qui n'avait connu de triomphe qu'un seul été dans la salle des variétés d'une station balnéaire.

Roman

«Le grand jeu»
Graham Swift

Traduit par France Camus-Pichon, Gallimard, 185 p., 18 euros

Note de L'Echo: 5/5

L'ascendance espagnole de Ronnie, son talent de prestidigitateur, son mystère et la grâce de sa partenaire Evie avaient éblouis les vacanciers de 1959. Demeure le charme indélébile de ce moment, la parfaite harmonie entre les trois amis, la drôlerie de Jack en maître de cérémonie, en faire-valoir, la beauté d'Evie quand elle sortait de sa boîte, et la maestria de Ronnie. Graham Swift s'empare de ce matériau avec sa finesse coutumière pour révéler à demi-mots toute l'ambiguïté de ces vies d'artistes qui illuminent l'instant, se complètent dans un équilibre parfait puis s'évanouissent par une porte dérobée pour se fondre dans l'anonymat et regagner sa chambre misérable.

L'Angleterre et les Anglais

L'Angleterre et les Anglais – titre de son dernier recueil de nouvelles – est le terrain d'observation de Graham Swift qui se demande comment ils se débrouillent avec leurs rêves, leurs factures, le vieillissement, l'amour... Son talent, proche en cela de celui de Julian Barnes, est l'émerveillement devant les tours et détours du hasard et la diversité avec laquelle chacun se débrouille avec son destin, en joue, le sublime ou se laisse mener par le sort.

«Le dimanche des mères» (Folio), le plus grand succès en français de Graham Swift, en jouait merveilleusement, et pouvait se lire en deux temps, littéralement ou littérairement, en cristallisant l'instant décisif d'une existence, sans l'éventer, sauf pour nous.

Le talent de Graham Swift est l'émerveillement devant les tours et détours du hasard et la diversité avec laquelle chacun se débrouille avec son destin, en joue, le sublime ou se laisse mener par le sort.

Car qu'est-ce qu'une vie ordinaire? Des dates, des faits mémorables ou a contrario des détails insignifiants, de menus événements qui ont pourtant gravé un désir ou une blessure? Que son père ait disparu en mer fut probablement moins traumatique pour Ronnie que la disparition du perroquet qu'il avait ramené d'un de ses voyages. Ce perroquet, volatilisé par sa mère, fut-il le moteur de son amour pour la magie, initié par le couple adorable qui l'avait accueilli enfant pendant la guerre? Qui sait s'il n'allait pas pouvoir faire réapparaître les disparus ou les rejoindre?

Nostalgie d'une certaine douceur de vivre

Ce roman aérien de Graham Swift ressuscite avec tendresse l'Angleterre d'après-guerre, ses comédiens familiers qui déridaient le quotidien, ces travailleurs modestes, ces vieux amants unis dans leur cottage. Une douceur de vivre et un enchantement qui résonnent presque douloureusement aujourd'hui mais pointe aussi, du bout de sa baguette, la féerie omniprésente. L'amour n'est-il pas un enchantement? Ne dit-on pas «comme par magie» pour l'inexplicable, et ne renonçons-nous pas à saisir les trucs et tours de passe-passe de la mémoire qui se joue de nous, escamote des êtres essentiels et conserve l'inutile, images futiles et insignifiantes?

Graham Swift sait, lui, les faire parler et jouer avec doigté des souvenirs qui apparaissent ou s'estompent en laissant derrière eux traîner un scintillement inoubliable.

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