Grand-père "cégétiste", résistant, déporté; père militant socialiste, fils facho

Attentats de Bruxelles en 2016: manifestation du mouvement "Génération Identitaire" à Molenbeek. ©Photo News

Qui arme la bêtise meurtrière? "Ce qu'il faut de nuit", le premier roman remarquable de Laurent Petitmangin, redonne ses lettres de noblesse au roman social, rend visible les déclassés, qui, faute de cause commune, s’en cherchent une.

La haine, sans filtre et sans orthographe, clame à tout va une rage floue qui pend haut et court. Les silences, eux, taisent la fatigue de se battre à l'aveugle et de naviguer dans le brouillard. Laurent Petitmangin les entend, avec un rare talent, une justesse d'accordeur et un respect absolu. Et d'un fait divers tragique, compose sans le dire, le portrait d'une région, d'une nation, d'une Europe en pleine déréliction.

Premier roman

«Ce qu'il faut de nuit»
Laurent Petitmangin

La manufacture de livres, 198p. 16,90 euros

Note de L'Echo: 5/5

Nous sommes à la table de la cuisine d'une famille ouvrière de Lorraine. Grand-père «cégétiste», résistant, déporté; père militant socialiste, fils facho. Personne n'a rien vu venir, pas même le Fus, ce fils aîné adorable, qui s'est mis à traîner avec des gars en treillis. La faute à qui?

À chaque instant, le lecteur se le demande. La faute à qui? Au pas de chance de cette famille, frappée par la mort de la mère, jeune encore qui, avec ses beignets et son attention, apportait aux siens routine et cadre? Au désarroi du père qui depuis trois ans emmenaient tous les dimanches ses enfants à l'hôpital, tirer les heures à son chevet, et qui ne sait que faire désormais après le foot?

La pente d'une dérive, d'une méprise

On les connaît ces régions jadis industrielles, ce sont les nôtres, pleines de vies, d'associations, de centres culturels disséminés dans la rue principale, entre la mercerie et la boucherie. On les connaît ces lieux fermés par l'épidémie d'une société dite moderne, et de politiques qui n'ont pas pris la mesure du désastre. Usines délocalisées, centres commerciaux péri-urbains, chômage, tout le tintouin. Les kebabs ont pris la place vide, défigurés le paysage disent les uns, ramenés la vie au centre-ville répondent les autres.

Ce ne sont pas convictions qui poussent le fils vers l'extrême-droite, c'est l'ennui, la solitude, le décrochage scolaire, l'absence de boulot véritable.

«Qu'est-ce que ça pouvait bien leur faire?  Est-ce qu'ils préféraient des vitrines pétées, blanchies à la peinture? (...) C'est kebabs, ils sont moches et attirent une drôle de faune. Ouais peut-être. Des gens du coin. Des gens comme toi et moi. Qui se paieraient bien quelque chose d'autre mais qui n'ont pas trop le choix», pense le père, sans oser le dire, sans savoir si l'ancien camarade qu'il a en face de lui vote Le Pen maintenant. Avec son fils non plus il ne parle pas, mieux vaut en savoir le moins possible. Autrement, quoi? Il devrait le frapper?

Laurent Petitmangin présente "Ce qu'il faut de nuit".

Ce roman lui donne la parole, l'écoute, et nous prend à la gorge. Il retrace la pente d'une dérive, d'une méprise, le parcours d'un gentil gosse, privé d'insouciance et d'avenir. Lorrain lui-même, né dans une famille de cheminots, parti de Metz poursuivre des études supérieures à Lyon, l'auteur travaille pour Air France, et redonne ses lettres de noblesse au roman social, rend visible les déclassés, les oubliés, qui, faute de bannière et de cause commune, s'en cherchent. Ce ne sont pas convictions qui poussent le fils vers l'extrême-droite, c'est l'ennui, la solitude, le décrochage scolaire, l'absence de boulot véritable. Dans le coin, dit quelqu'un, «on ne vote pas Ecolo, on veut des usines.»

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