Guillaume Blanc: "Notre Afrique, c’est l’Afrique du ‘Roi Lion’ et d’‘Out of Africa’, idéalement vierge et sauvage"

Plus la nature disparaît en Occident, plus on veut la préserver en Afrique... en expulsant les populations locales, avance Guillaume Blanc. ©Â© Zoonar.com/ARTUSH

Préserver l’Afrique à travers des institutions d’origine coloniale comme l’Unesco et le WWF nous exonère des dégâts que l’on cause partout ailleurs et nous permet de faire perdurer notre mode de vie destructeur, assène Guillaume Blanc dans son nouvel essai. Choc!

Historien de l'environnement, Guillaume Blanc déconstruit le mythe d’un Eden africain qu’il faudrait à tout prix sauver de ses habitants. Son essai «L'invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l'Eden africain» (Flammarion) est un véritable pavé dans la mare et une charge contre des institutions comme l’Unesco ou le WWF. Et si protéger la nature en Afrique, en multipliant notamment la construction des parcs nationaux, se faisait au nom de principes coloniaux et au détriment des populations locales?

Pourquoi parlez-vous d’un "colonialisme vert"?

On peut utiliser ce terme. C’est une réalité choquante, mais bien réelle. Ce n’est pas la pensée écologique qui est ici en cause, mais des actions menées par des institutions, comme l’Unesco ou WWF, qui cherchent à naturaliser l’Afrique par la force. Au lieu de résoudre la crise écologique en soutenant les agriculteurs et les bergers comme en Europe, dans les parcs d’Afrique ces institutions s’efforcent de déshumaniser la nature. Or, cette politique est née à l’époque coloniale. Les politiques écologiques actuelles en Afrique sont les mêmes qu’à l’époque coloniale. Et on pourrait même affirmer que les institutions internationales ont été bien plus loin dans les parcs africains que les administrateurs coloniaux eux-mêmes.

Essai

«L’invention du colonialisme vert.

Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain».

♥ ♥ ♥ ♥

>Guillaume Blanc, Flammarion, 352p., 21,90 euros

Pour comprendre ce phénomène, il faut donc faire de l’histoire et de la géographie?

Exactement. Ce colonialisme vert est lié au début de la révolution industrielle, lorsque les colons sont persuadés de retrouver en Afrique la nature qu’ils ont perdue chez eux. Ils inventent alors les premières réserves de chasse qui vont devenir ensuite des parcs nationaux. Ce colonialisme vert est indissociable de notre représentation erronée du continent Africain. En Europe, on trouverait des peuples; en Afrique, seulement des ethnies. En Europe, on défriche, alors qu’en Afrique, on pratiquerait uniquement la déforestation. Et puis, on pense que l’Afrique est un grand tout homogène: c’est l’Afrique du «Roi Lion» et de «Out of Africa», idéalement vierge et sauvage. Le problème c’est que dans cette géographie imaginaire de l’Afrique, il y a très peu d’humains. Les parcs naturels ne sont pas vides: ils sont vidés. 

"Au lieu de résoudre la crise écologique en soutenant les agriculteurs et les bergers comme en Europe, dans les parcs d’Afrique ces institutions s’efforcent de déshumaniser la nature. Or, cette politique est née à l’époque coloniale."
Guillaume Blanc
Historien de l'environnement

Vous écrivez: "La décolonisation n’entraîne aucun changement de paradigme". Rien n’a donc changé depuis la décolonisation?

Le discours a changé. Les administrateurs coloniaux qui sont devenus les premiers «experts» internationaux dans les années 60 estimaient qu’on pouvait expulser les populations pour protéger la nature. Aujourd’hui, les experts vont dire qu’il faut «privilégier un départ volontaire des populations afin de protéger la biodiversité». On est passé d’un mépris pour les populations locales à un discours paternaliste. Mais avec toujours le même présupposé: l’africain, parce qu’il serait malhabile, ne pourrait que dégrader la nature. L’esprit est le même qu’à époque coloniale: le monde moderne devrait sauver l’Afrique des africains.

Vous montrez en effet l’origine coloniale des institutions comme l’Unesco ou le WWF… 

Généralement, ces institutions sont très discrètes sur leur passé colonial. L’Union internationale pour la conservation de la nature, la plus grande ONG dans ce domaine, a en fait été fondée en 1928. Lorsque le WWF est créé en 1961, ses fondateurs entendent explicitement faire face à l’«africanisation des parcs». Le problème n’est pas tant cette origine coloniale, mais l’idéologie qu’elle véhicule et qui continue de faire des ravages sociaux

"Ce colonialisme vert est lié au début de la révolution industrielle, lorsque les colons sont persuadés de retrouver en Afrique la nature qu’ils ont perdue chez eux."
Guillaume Blanc
Historien de l'environnement

Mais il est difficile de remettre en question ces institutions qui font généralement l’unanimité au sein de l’opinion publique…

Il y a très clairement un présupposé positif au sujet des parcs naturels et de ces institutions. Lier ces institutions à des déplacements forcés de population et à des exactions, c’est remettre en cause toutes nos croyances. En Ethiopie, les populations sont déplacées par une entreprise appelée «Interconsulting», qui travaille notamment avec les entreprises les plus polluantes au monde comme Total ou Exxon. Les parcs naturels, à l’instar du développent durable, sont des trompe-l’œil. Ils masquent le vrai problème. On croit qu’en préservant, on fait quelque chose de bénéfique pour la nature. Mais cette idéologie nous exonère des dégâts que l’on cause partout ailleurs et elle nous permet de faire perdurer notre mode de vie destructeur.

"Une visite dans un parc national africain, c'est l'équivalent de le détruire"

Avec la crise climatique qui s’annonce, l’Occident a-t-il tendance à rêver d’autant plus à une nature vierge en Afrique?

Plus la nature disparaît en Occident, plus on veut la préserver en Afrique. Plus on continue de mener un mode de vie destructeur, plus on a besoin de cette nature sauvage. Expulser des agro-agriculteurs qui vivent d’une agriculture de subsistance, qui se déplacent à pied, qui n’ont pas l’électricité, est absurde. Ce sont eux qu’on chasse alors qu’on devrait adopter leur mode de vie si l’on voulait sauver la planète; ce sont eux qu’on criminalise alors qu’ils ne jouent aucun rôle dans la crise climatique. Mais comme nous ne voulons pas abandonner notre smartphone, nous préférons mettre les parcs d’Afrique sous cloche.

"Expulser des agro-agriculteurs est absurde. Ce sont eux qu’on chasse alors qu’on devrait adopter leur mode de vie si l’on voulait sauver la planète."
Guillaume Blanc
Historien de l'environnement

C’est aussi deux poids, deux mesures: vous montrez qu’en Europe, cet idéal de conservation de la nature existe également, mais il n’obéit pas aux mêmes normes…

L’Unesco a classé les Cévennes au nom de l’agropastoralisme, qui a façonné le paysage au fil du temps. Ici, il faut sauvegarder une occupation traditionnelle de la nature par l’homme. À l’inverse, en Afrique, l’Unesco a demandé l’expulsion des habitants de certaines régions, en prétextant que l’agropastoralisme est une menace pour la nature. D’un côté, une histoire d’adaptation – qui serait l’histoire européenne – et, de l’autre, une histoire de dégradation – qui serait celle de l’Afrique. Le lien nature/culture est donc reconnu en Europe, mais refusé en Afrique.

Par ailleurs, les États africains utilisent aussi ce mythe…

Les États africains n’ont pas choisi cette représentation de l’Afrique comme Eden, mais ils savent très bien l’instrumentaliser. Ils font comme en Europe et aux USA, il y a un siècle: ils créent des parcs chez les nomades, aux frontières, afin de s’imposer sur des territoires qui échappent généralement à leur contrôle. Et pour cela ils se servent de la reconnaissance internationale et des revenus du tourisme. Mais entre l’expert et le dirigeant, l’habitant est toujours perdant.

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