interview

Guy Goffette: "La poésie n'a pas à s'expliquer, elle se reçoit comme un baiser"

Guy Goffette ©©Philippe MATSAS/Opale/Leemage

Dans "Pain perdu", qui paraît chez Gallimard, de Guy Goffette débusque la poésie de l'existence. "C'est étrange, tout part d'une musique intérieure qui vient on ne sait d'où, se déclenche, je me laisse porter, je la suis"...

D'une phrase, il déverrouille le monde. Certains écrivent des vers, d'autres se surprennent poète. Guy Goffette est de ceux-là qui trouvent souffle et voilure pour "oser regarder le ciel tout nu bien en face". Éternel artisan, sa main a la mesure pour saisir l'instant, l'étrangeté du réel. Le quotidien qui ahane, les promesses éventées, l'émerveillement des jours, le soi tricoté d'ennui et de grandes espérances sont le pain de Goffette, frotté autant à la vie qu'aux mots amis (Emily Dickinson, Ritsos, Max Jacob,...). Des fidélités qui lui ont donné la clé pour oser, à son tour, déboutonner ce ciel trop bas.

Guy Goffette est un maître reconnu dès ses débuts par ses pairs, Grand Prix de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre, Goncourt de la Poésie. Il a le lyrisme court qui emporte, ses poèmes enivrent autant qu'une haie de troènes, familière et inattendue. S'il culbute le sens, c'est pour le réamorcer comme un jouet en fer blanc.

Fils d'un plâtrier, évoqué dans "Géronimo à mal au dos" (Folio), il fut longtemps instituteur à Harnoncourt où il bâtit une maison et une famille avant de tout quitter pour écrire, voyager, publier les autres. Lecteur chez Gallimard dans la collection Blanche, il édite les plus grands (Christian Bobin, Jean-Paul de Roux), accompagne avec fermeté et bienveillance ceux qu'il aime, Geneviève Damas, Caroline Lamarche et d'autres. Son émotion pour les artistes (Verlaine, Auden, Bonnard, Rops bientôt) donne des biographies fraternelles, bouleversantes, de reconnaissance d'une commune blessure intime, qui porte à l'ailleurs. 

Confinement oblige, c'est par téléphone, face au jardin gaumais qu'il nous répond. "Tout revit!" Et alors que la mort est partout, il ne cesse de convoquer la vie.

Le désir est la note la plus importante, sans cela on meurt. Je suis un vitaliste bien que nostalgique. Tous mes poèmes se terminent par une chute qui ouvre vers un possible. Après un AVC il y a quatre ans, j'étais réduit à la chaise roulante, incapable d'écrire, alors j'ai repris des poèmes inachevés, éclopés et j'ai soigné ceux qui ne marchaient pas bien. Je les ai trempés dans du lait, des œufs, j'en ai fait du pain perdu.

"C'est étrange, tout part d'une musique intérieure qui vient on ne sait d'où, se déclenche, je me laisse porter, je la suis..."
Guy Goffette
Auteur

Vous qui avez écrit "les poètes boitent"...

Sinon vous n'écrivez pas. Verlaine avait une hydarthrose du genou gauche, moi c'est à droite. C'est l'enfance qui nous a fait boiter, le monde boite – nous ne sommes jamais satisfaits ­– il suggère que quelque chose de mieux peut advenir, c'est ce qui nous met en route.

Vous n'avez eu de cesse de fiche le camp de Jamoigne, de la cuisine de l'enfance "entre l'horloge et le calendrier, juste là où nous refusions de grandir". Or, vous ne cessez d'y revenir.

On part pour mieux revenir mais je suis toujours en instance. L'enfance est l'essentiel, tout se rapporte à une question posée là, à laquelle je n'ai pas encore répondu. Une sorte d'innocence blessée en moi, après laquelle je cours. On écrit ce qu'on a au fond de soi-même, qu'on voudrait savoir. Du poète on dit "c'est un rêveur", mais un poète ne rêve pas! On n'écrit pas avec le rêve, on écrit avec le nerf de la vie. Nous ne sommes que des câbles de téléphone; il y a un peu ça. Gide disait 10% d'imagination, 90% de travail; je ne pense pas. C'est étrange, tout part d'une musique intérieure qui vient on ne sait d'où, se déclenche, je me laisse porter, je la suis... Pour Jacques Réda,  "la poésie, c'est celle qui vient à pas léger et puis disparaît". Si vous n'êtes pas attentif, elle échappe. La vie traverse, le poème traverse, porte les mots plus haut que notre existence. Verlaine a eu une vie misérable et en a tiré quelque chose, sans le savoir. On ne domine pas ce qu'on écrit, le meilleur nous est donné. 

Guy Goffette lit pour L'Echo "Pain perdu", extrait 1

Avez-vous été votre propre lanceur de dés comme dit Erri De Luca pour lui-même, vous êtes-vous inventé contre tout déterministe?

Sûrement. Il n'y avait pas de livres chez moi, mon père disait: "Les livres, c'est pour les gens qui n'ont rien à faire". Je courais les bois, je savais que tout était là, dans cette liberté. J'ai eu un père terrible. En même temps, depuis qu'il est mort, je vois toute sa grandeur et sa faiblesse. J'étais l'aîné, on veut tout transmettre à l'aîné, hors, moi, je voulais devenir boxeur ou peintre. "Non!, disait-il, cela finit toujours mal". Il songeait à Modigliani, je suppose.

Vous écrivez de l'hiver "on est surpris par les pieds". Cela vaut-il aussi pour votre poésie? S’écrit-elle en marchant?

Oui, j'applique le principe d'Henri Michaux: "Le seul fait de s'asseoir à sa table pour écrire un poème suffit à le tuer". Quand j'étais instituteur à Harnoncourt, j'allais à l'école à pied, et je me disais: "Vivre, c'est autre chose". Il fait beau, retenir des enfants assis pour leur enseigner des choses que la nature peut leur apprendre... Rentré chez moi, j'essayais d'écrire cela tous les soirs; le matin, je relisais. C'était très mauvais! Et un midi – je me revois devant la tasse de café froid – alors que ma femme me houspillait pour que je reparte en classe, le poème est venu d'un seul jet. J'ai écrit "La vie promise" sur la nappe. (Il le récite): "Je me disais aussi: vivre est autre chose que cet oubli du temps qui passe et des ravages de l'amour, et de l'usure – ce que nous faisons du matin à la nuit: fendre la mer..."

"Il s'agit d'être, au lieu de seulement exister. Nous existons tous mais comme dit Rimbaud: «La vraie vie est absente ». Nous sommes, mais devons être plus, atteindre son âme, ne pas la laisser fuir."
Guy Goffette
Auteur

Que peuvent les poètes pour nous, pour le temps présent? 

Je ne suis pas un théoricien...Il s'agit d'être, au lieu de seulement exister. Nous existons tous mais comme dit Rimbaud: "La vraie vie est absente ". Nous sommes, mais devons être plus, atteindre son âme, ne pas la laisser fuir. Qu'est-ce que vivre? Nous apprenons en vivant. Sauf que la poésie ne pense pas, elle respire, elle sent, elle n'a pas à se comprendre, ni à s'expliquer, elle se reçoit, comme un baiser, une caresse. Instituteur, j'ai un jour eu à m'occuper d'une classe de maternelle, je leur ai lu Apollinaire! "Avec ses quatre dromadaires, Don Pedro d'Alfaroubeira, courut le monde et l'admira, il fit ce que je voudrais faire". Je ne leur ai pas dit ce qu'était un dromadaire, je leur ai demandé de dessiner le poème. 

Guy Goffette lit pour L'Echo "Pain perdu", extrait 2

Vous ne parlez de vous qu'à travers ce qui s'offre à votre regard, avec le trait du peintre qui charpente le réel, saisi la sensualité de la matière, la recompose sans trahir.

Vous savez, j'ai tellement l'impression d'écrire des choses banales... Je suis un douteur de grand fond qui prend dans l'encrier plus d'eau que de poissons. Ce qui compte c'est pouvoir écrire LE poème, "un seul vers dans une œuvre suffit à faire un poète", disait Borgès. Hugo en a fait beaucoup trop pour être un grand poète, c'était un bon romancier. On parle souvent de peinture à propos de mon travail mais un poète, c'est quelqu'un qui a une oreille, du rythme. Le poème à une sonorité. "C'est la rencontre de deux mots qui, s'ils se croisaient dans la rue, ne se regarderaient pas", disait André Breton. Il faut voir avec les oreilles et entendre avec les yeux

SOPHIE CREUZ

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"Pain perdu" (poèmes). Guy Goffette

Gallimard, 139p., 18 euros.

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