Harper Lee publie la suite de "To Kill A Mockingbird"

Harper Lee accompagnée de l'acteur Gregory Peck, en 1962. ©© Bettmann/CORBIS

Attendue depuis des années, la suite du roman "To Kill A Mockingbird", un des plus grands classiques de la littérature américaine, sortira le 7 octobre en français. Mais la parution du premier livre de la vénérable Harper Lee depuis 1960 est entourée de mystère.

Spencer Madrie s’était préparé pour l’arrivée d’un camion avec un chargement spécial. Lundi 6 juillet, un "18 wheeler" était attendu chez Ol’Curiosities & Book Shoppe, sa librairie située à Monroeville, Alabama. Le contenu du camion? 10.000 exemplaires de "Go Set A Watchman", le nouveau roman de Harper Lee. 7.000 exemplaires avaient déjà été réservés. "Pour vous donner une idée, c’est plus que la population de la ville", explique Madrie, avec un accent du sud très marqué.

Lee avait toujours laissé entendre qu’elle ne publierait plus aucun ouvrage. Sa plume s’était asséchée, avait-elle déclaré.

Monroeville est la ville natale de Harper Lee, et par conséquent, la "capitale littéraire de l’Alabama". Truman Capote, un ami d’enfance de Lee, y a également passé une partie de sa jeunesse. "C’est Lee qui tient cette ville debout, poursuit Madrie. De nombreuses entreprises ont mis la clé sous le paillasson, mais elle attire encore des touristes." Et tout cela, grâce à son roman "To Kill A Mockingbird", le seul ouvrage publié par Lee en 55 ans. Peu d’habitants du petit village du sud de l’Alabama comptaient encore pouvoir lire un deuxième roman de leur adulée voisine, qu’ils appellent affectueusement "Nelle". Mais le mardi 7 juillet, l’espoir s’est transformé en réalité. Ce jour-là est sorti le nouveau livre "Go Set A Watchman". Spécialement pour l’occasion, Madrie avait ouvert les portes de sa librairie à minuit. Il s’attendait à une file de 400 clients.

Lors de l’annonce, l’hiver dernier, de la parution d’un nouveau livre de l’auteur de "Mockingbird", la nouvelle a provoqué une énorme vague d’enthousiasme aux États-Unis. Lee avait toujours laissé entendre qu’elle ne publierait plus aucun ouvrage, qu’elle avait dit tout ce qu’elle avait à dire dans son premier roman. Sa plume s’était asséchée, avait-elle déclaré. Malgré les souhaits de millions de fans et sa réputation mondiale, elle en est restée à "To Kill A Mockingbird", choisissant de vivre loin des projecteurs. Aujourd’hui, à 89 ans, elle réside dans un home pour personnes âgées – The Meadows – à Monroeville. Sa dernière interview date du milieu des années soixante.

Et tout d’un coup, un nouveau livre apparaît. Tonja Carter, l’avocate de Lee, l’a sorti des oubliettes en août de l’an dernier. Elle raconte qu’elle voulait vérifier l’état du premier manuscrit de "Mockingbird" – placé dans un coffre-fort à Monroeville – et a trouvé un autre manuscrit reprenant – du moins pour la majeure partie – les mêmes personnages. Au début, elle n’a pas compris ce qu’elle tenait en main, Lee ayant toujours affirmé que "Watchman" était perdu ou avait été détruit. Après un peu d’insistance, l’auteure aurait donné son accord à la publication du manuscrit retrouvé. C’est en tout cas la version officielle de la maison d’édition HarperCollins.

©AFP

L’ombre de NewsCorp

Le monde littéraire parle de l’événement le plus important de la littérature américaine des dix dernières années au moins. Le premier chapitre a été publié récemment – et en exclusivité – sur le site internet de "The Wall Street Journal". Rien d’étonnant, vu que le quotidien – tout comme HarperCollins – fait partie de l’empire des médias NewsCorp. Pour l’éditeur – qui démarre avec un tirage de 2 millions d’exemplaires– "Watchman" a battu, à sa sortie mardi, tous les records de vente pour un livre de fiction pour adulte en librairie.

"C’est un cadeau totalement inattendu d’une auteure iconique", explique Whitney Hu de Strand Books, une des principales librairies indépendantes de New York. "En fait, il y a tout de même un peu d’incertitude. Est-ce que Watchman répondra aux énormes attentes? Ou sera-t-il une tache sur son blason? Ce sera de toute façon un best-seller, tout comme Mockingbird, qui après toutes ces années, continue à battre des records presque chaque semaine."

Une "pré-suite"

"To Kill A Mockingbird" est le classique des classiques aux États-Unis et à l’étranger. C’est un livre dont tout le monde peut parler, parce que presque tout le monde l’a lu, notamment parce qu’il fait partie du programme de lecture obligatoire dans les écoles. Dès sa parution en 1960, "Mockingbird" a trouvé sa place dans l’histoire de la littérature américaine contemporaine. Le phénomène n’a fait que s’amplifier après la sortie du film inspiré du livre, avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus Finch – et pour lequel il a reçu un Oscar – un des personnages littéraires les plus connus, et considéré partout comme le père modèle.

Droit et équitable, Finch, un avocat, élève seul sa fille de 12 ans, Scout, au caractère bien trempé. La narratrice de Mockingbird décrit comment son père défend un homme noir contre une fausse accusation de viol dans le village Maycomb, largement inspiré de Monroeville. L’histoire se passe dans les années trente, la période de la Grande Dépression, et se déroule dans le sud de l’Amérique, une région marquée par la ségrégation et le racisme. L’histoire touche une corde sensible, et fait depuis un demi-siècle l’objet d’analyses dans les écoles américaines.

Le nouveau "Go Set A Watchman" est une "pré-suite" de "To Kill A Mockingbird", en ce sens que Lee l’a écrit avant "Mockingbird", alors que l’histoire se déroule 20 ans plus tard dans la vie de Scout Finch.

Dans le nouveau roman, elle apparaît comme une femme adulte qui rentre en train de New York dans son village natal, pour rendre visite à son vieux père. Le contexte – du moins c’est ce que promet l’éditeur – est, cette fois, celui de la révolution civile qu’ont connue les États-Unis dans les années cinquante, un chapitre crucial de la quête de plus d’égalité entre les races. Une problématique à laquelle l’Amérique est encore confrontée quotidiennement.

Dans un certain sens, Watchman est le livre-mère de "Mockingbird". D’autres parlent de "prototype". En tant qu’écrivain débutante dans les années cinquante, Lee avait proposé son manuscrit, qui comprenait de nombreux "flashbacks" de Scout adulte vers ses années d’enfance. L’éditeur trouvait ces retours en arrière plus intéressants, et Lee s’est vue conseiller de réécrire le livre, avec la jeune Scout comme narratrice. Ce qu’elle a fait. "J’étais débutante, et donc j’ai fait ce que mon éditeur me demandait", a un jour expliqué Lee à ce sujet. "Mockingbird" est devenu un concept littéraire, couronné d’un Prix Pulitzer, avec 40 millions d’exemplaires vendus, et des versions dans plus de quarante langues. L’ouvrage original "Go Set A Watchman" était tombé dans l’oubli.

Soupçons de démence

En marge du côté sensationnel de la parution d’un nouveau roman de Lee, de nombreuses questions se posent sur sa publication. Pourquoi, après toutes les affirmations que rien de nouveau ne sortirait jamais plus de la plume de Lee? Et pourquoi maintenant? Lee est âgée de 89 ans, et connue pour être sourde depuis près de huit ans, et presqu’aveugle. Sa sœur Alice, qui l’a protégée et a défendu ses intérêts durant de nombreuses années, est décédée en novembre dernier à l’âge de 103 ans. Trois mois plus tard, le contrat – dont aucun détail n’a été communiqué – était conclu.

Ces circonstances ont ouvert la porte à de nombreuses théories et soupçons de conspiration. Lee serait démente, et ne serait pas en état de donner son accord à une telle publication. Encore moins de lire les contrats qu’elle signe. Elle est en outre connue pour sa gestion très prudente de son héritage.

Certains pensent qu’elle est manipulée par un éditeur avide. Des connaissances et des membres de sa famille ont fait part de leurs doutes via la presse. Et le fait que Carter – l’avocate qui dit avoir découvert le manuscrit – ait modifié sa version des faits, n’arrange rien. Un article de "New York Times" publié au début du mois – qui révèle qu’un expert de la maison de vente Sotheby’s aurait vu le manuscrit de Watchman il y a quatre ans, mais à cette époque, sans conséquences – apporte de l’eau au moulin des sceptiques.

Carter a essayé de contrer cette spéculation avec une communication en direct de l’auteur: "Je suis vivante, bien consciente, et très contente des réactions envers Watchman", aurait déclaré Lee. La semaine dernière, elle a reçu le premier exemplaire au cours d’une petite fête privée organisée dans un restaurant du village. D’après les personnes présentes qui ont relayé la nouvelle dans les médias, à la question de savoir si elle s’attendait à voir Watchman publié, elle aurait répondu, très sûre d’elle: "Bien sûr! Don’t be silly."

Le libraire Spencer Madrie est, lui aussi, convaincu que la sortie du livre n’a pas levé le mystère. Pourtant, "des recherches officielles ont été menées par l’État. Il a entre-temps été prouvé que Lee soutenait entièrement cette publication." Espère-t-il que Lee passera un de ces jours dans sa librairie? "Non, certainement pas."

Go Set a Watchman, Harper Lee Editions HarperCollins Publishers 228 pages, 27,99$

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