Hergé: "J'ai raté mon Tintin en Amérique"

©Hergé - Moulinsart 2020

Philippe Goddin, exégète de l'œuvre d'Hergé, décortique le troisième album de Tintin pour le replacer dans son époque et dans l'ensemble de l'œuvre de l'auteur de BD.

Après le Pays des Soviets, totalement inconnu en 1929, après le Congo, à la demande pressante de l'Abbé Wallez, Tintin, le jeune reporter du Petit Vingtième embarque pour les États-Unis. Sa mission, et il l'a acceptée, nettoyer Chicago de sa pègre, comme il l'a fait pour le commerce des diamants au Congo. Rien de moins!

©Hergé - Moulinsart 2020

"C'est le troisième volet des aventures de Tintin. Le personnage est encore assez pataud, même s’il s'affine. Mais il est encore bourré de préjugés, ceux de son époque", commente Philippe Goddin, exégète de l'œuvre d'Hergé. Des préjugés qui seront reprochés à Hergé, taxé de racisme notamment comme dans "Tintin au Congo". "Dans les années 30, quand parait 'Tintin en Amérique' dans le Petit Vingtième, l'Amérique est perçue comme un pays corrompu, aux mains de la pègre. Les cow-boys aussi sauvages que les Indiens font partie de l'imagerie populaire, le business est roi et sans scrupules, la force économique du pays est redoutable. C'est l'image qu'Hergé a du Nouveau Continent et c'est celle que l'on donne aussi dans le XXe Siècle, le journal catholique pour lequel il travaille."

"Dans les années 30, quand parait 'Tintin en Amérique' dans le Petit Vingtième, l'Amérique est perçue comme un pays corrompu, aux mains de la pègre."
Philippe Goddin

Mais l'intérêt d'Hergé pour l'Amérique est plus ancien que cela. Son père était un fervent admirateur de Buffalo Bill, dont il a vu les spectacles en Europe; le jeune Georges Remi allait voir les westerns au cinéma; sa jeunesse scoute... Tout cela façonne sa fascination pour l'univers indien. "Et c'est cela qui l'intéressera le plus. Bien des années plus tard, il reconnaîtra dans un entretien inédit avoir raté Tintin en Amérique, parce qu'il n'y montre pas assez sa passion pour cette civilisation. 'Je me suis laissé piéger par l'ambiance et les idées générales de l'époque', s'excuse-t-il alors."

Hergé, Tintin et les Américains

Philippe Goddin, Editions Moulinsart,

240 pages, 29,50 €

Trappiste Sioux

Cette passion pour les peuples indiens lui viendra notamment d'une relation épistolaire avec le père Gall, moine trappiste de Scourmont, authentique Sioux d'adoption! À tel point, précise Philippe Goddin dans son ouvrage remarquablement documenté, qu'Hergé a initié les premières planches d'un scénario qui devait amener Tintin chez les "Peaux-Rouges" à la poursuite d'un mystérieux calumet. Mais c'est finalement au Tibet plutôt que chez les Sioux que Tintin trouvera la paix intérieure.

Les clichés sur la société américaine des années 30 sont donc légion. D'autant, qu'à l'époque, Hergé est encore un feuilletoniste qui ne voit pas encore beaucoup plus loin que les quelques pages de la prochaine parution. "Dans sa correspondance avec son éditeur, notamment pendant la guerre, Hergé répète souvent que ses dessins sont assez anodins. Il ne cherche pas à y apporter un esprit critique, comme il pourra le faire par la suite, pour 'épingler' l'ingérence américaine en Amérique centrale, par exemple."

"Son plus grand regret est certainement de n'avoir jamais percé outre Atlantique. Il voyait l'empire Disney avec un brin d'envie... "
Philippe Goddin

L'ouvrage de Goddin met en lumière les adaptations et différentes versions qu'Hergé a fait de son album, comme il le fera pour le Congo, entièrement redessiné et corrigé parfois. À noter que la version originale de 1932 reparaît en version colorisée, comme ce fut le cas pour les Soviets et le Congo. Goddin republie ici les strips originaux d'une version "intermédiaire", publiée durant la guerre dans Het Laatste Nieuws. Ce travail servira de base à la version définitive publiée et mise en couleur en 1946. "Par contre, il n'a jamais voulu corriger une case où l'on voit les soldats américains évacuer de force une tribu indienne!"

Mais Goddin s'intéresse aussi à la relation entre Hergé lui-même et les États-Unis. "Son plus grand regret est certainement de n'avoir jamais percé outre Atlantique. Il voyait l'empire Disney avec un brin d'envie... Il n'y a voyagé qu'assez tard, au début des années 70. C'est à ce moment qu'il se rend compte à quel point il est passé à côté de la question indienne dans cet album de jeunesse..."

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