interview

Hervé Le Tellier, en lice pour le Goncourt: "Je ne suis pas moral"

Le roman se passe dans un vol Paris – New York perturbé. ©Belgaimage

Avec "L’anomalie", Hervé Letellier fait entrer la "science-fiction" dans la grande collection "Blanche" de Gallimard, dynamite le genre et tient le lecteur en haleine avec un vrai grand roman.

Nominé pour plusieurs prix littéraires, dont les incontournables Goncourt, Renaudot et Médicis, «L’anomalie» d'Hervé Letellier explore avec une virtuosité implacable notre futur immédiat à partir d'un événement insensé qui bouleverse la vie de centaines de passagers d’un vol Paris – New York perturbé. Rencontre avec son auteur, insaisissable Oulipien à l’humour décalé…

Roman

«L’anomalie»
Hervé Le Tellier

Gallimard, 332p., 20 euros

Note de L'Echo: 5/5

On ne va pas dévoiler l’incroyable aventure que vivent vos personnages, réunis par un vol Air France qui bouleverse leur vie, mais simplement dire que votre roman a quelque chose de "Black Mirror", "Dexter", "Interstellar" et "The Leftovers" tout à la fois!

C’est une expérience de pensée. Il y a plusieurs interprétations possibles à la situation que vivent mes personnages, notamment celle d’une simulation de laquelle nous serions tous prisonniers. Quand on fait un roman aussi étrange, il faut pouvoir surprendre ses lecteurs! C’était important pour moi qu’il y ait une explication scientifique – aussi vertigineuse soit-elle –, que j’ai d’ailleurs trouvée en cours de route. Je me suis surpris moi-même, ce qui est très jouissif.

C’est un roman-monde qui brasse des voix extrêmement contrastées, terriblement crédibles, avec de nombreuses références cinématographiques et populaires…

J’avais envie d’écrire une grande fiction, une histoire dont les gens sortiraient avec le vertige. Mais pour que l’émotion naisse, il faut qu’on y croie. Et le réel, ça vient d’un peu de technicité littéraire et d’une bonne documentation, pour saisir les codes et le monde de chaque personnage. Tout ce que je cite est vrai, y compris les dialogues entre le commandant Markle et la tour de contrôle. Slimboy est le plus éloigné de ma réalité: popstar nigériane homosexuelle que j’ai fini par adorer, par sa dimension de menteur magnifique qui essaie de survivre. Et puis je trouve essentiel qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture – dans les romans comme dans les films. J’aime l’idée que l’intertextualité puisse amuser les lecteurs, tout comme l’autoréférence grâce à Victor Miesel, l’écrivain.

"J’avais envie d’écrire une grande fiction, une histoire dont les gens sortiraient avec le vertige. Mais pour que l’émotion naisse, il faut qu’on y croie. Tout ce que je cite est vrai."
Harvé Letellier
Auteur

Cette distance amusée présente tout au long du livre, c’est aussi celle de l’Oulipo?

L’Oulipo est un énorme garde-fou par rapport au sérieux de la vie. On n’y trouve que des individus très différents, à l’attitude amusée face à toute une série d’enjeux, avec un rapport à la création un peu coupé du social. Un groupe vraiment bizarroïde… C’est plutôt sain face aux enjeux du Goncourt, par exemple. Quoiqu’il arrive, on se sera bien amusés!

Le roman joue sur les genres, à la façon d’Italo Calvino dans "Si par une nuit d’hiver un voyageur"?

C’est un jeu sur les codes, oui, mais je voulais éviter au lecteur la frustration du livre de Calvino – dont l’esthétique est magnifique – et l’accompagner jusqu’au bout en unifiant peu à peu les genres tout en gardant un ton assez distancié, où je me joue de procédés littéraires comme le roman dans le roman, le mode télévisuel… Il fallait, pour ne pas perdre le lecteur, un arc narratif puissant et des personnages très bien définis.

Hervé Le Tellier présente "L'anomalie".

Vous situez l’action du roman en 2021 mais ne donnez aucune leçon de morale sur notre monde contemporain…

J’ai fait des billets pendant 15 ans au Monde, où je donnais mon opinion sur tout. Tout le monde sait que je suis un «connard gauchiste bobo»! Je ne suis pas un être moral du tout, mais l’hypocrisie, ça me gonfle. J’ai pas envie de me faire donneur de leçons face à la situation dramatique dont Macron a hérité mais il faut qu’il arrête d’infantiliser les gens et de mentir sur les violences policières, le climat et la destruction systématique de l’hôpital public. On en paie le prix: quand un événement comme cette crise sanitaire se produit, on se retrouve sans infrastructures hospitalières ni possibilités de tests, et le gouvernement compense par des mesures restrictives de liberté, qui prouvent son imprévoyance – or, gouverner, c’est prévoir.

"Tout le monde sait que je suis un «connard gauchiste bobo»! Je ne suis pas un être moral du tout, mais l’hypocrisie, ça me gonfle."
Hervé Letellier
Auteur

Il faut un état fort et un peu collectiviste, dans lequel les gens aient des droits fondamentaux. Je pense tout cela mais je ne vais pas le mettre tel quel dans mes livres! Il y a bien une colère collective mais, en France, les écrivains n’en sont pas porteurs, hormis un texte très pertinent de Grégoire Bouiller sur les gilets jaunes, «Charlot Déprime», qui montre bien comment l’intellectuel peut intervenir sur un sujet brûlant et questionner la colère populaire.

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