"Histoire du fils", temps fort de la rentrée littéraire

Les livres de Marie-Hélène Lafon donnent la parole aux taiseux qu'on n'interroge pas. ©©NORMAND/Leextra via Leemage

Dans ces portraits de gens ordinaires, Marie-Hélène Lafon rend hommage à la vie telle qu'elle va. Elle n'invente rien alors qu'à l'évidence tout n'est qu'imagination.

Des jalons étalonnent les dates et les noms associés dans ces pages comme le sont, côte à côte, frères et cousins sur les monuments aux morts. Des patronymes de père et de fils associés, morts jeunes et depuis longtemps, tels qu’ils se déchiffrent sur la façade des petites entreprises, le long des départementales. Marie-Hélène Lafon a dû beaucoup les regarder ces noms à demi-effacés sur la pierre ou le crépi et se demander qui étaient ces André, ces Armand, ces frères disparus à la Grande Guerre ou à la Seconde.

Marie-Hélène Lafon a un talent fou de peintre de la vie ordinaire. Elle retrouve tout, n’oublie rien et son tressage ramène au centre les oubliés.

Faire parler les morts, c’est un peu sa spécialité, entendre les histoires jamais révélées, sentir les absents dans le corps des vivants. Tous ses livres donnent la parole aux taiseux qu’on n’interroge pas; les saisonniers, garçons de ferme, vieux célibataires, les caissières, qui se fondent dans le décor. Elle excelle à entendre ce qu’ils ne disent pas, sans mettre ses mots dans leur bouche, sans verser dans les suppositions, le déballage psychologique. Une expression bien à eux lui suffit, à partir de laquelle elle modèle un corps, une démarche, un passé, elle remplit son bagage pour s’embarquer comme ici, dans un pêle-mêle, comme on le dit d’un cadre de photos où l’aïeule en sépia côtoie en couleurs un petit-fils qu’elle n’a pu connaître.

Le premier chapitre s’ouvre au printemps dans la joie d’une maison frémissante aux odeurs de draps frais. Des premières lignes qui ont la rondeur laiteuse d’une servante, dans la vapeur chaude et l’arrondi de sa tendresse pour l’enfant de la maison. Un enfant qui mourra de trop aimer. Les mots de Marie-Hélène Lafon ont le crémeux d’un biscuit au beurre, ils se savourent en commençant par les coins. Elle a un talent fou de peintre de la vie ordinaire, des menus plaisirs aux grands chagrins.

«Histoire du fils»
Marie-Hélène Lafon
Buchet/Chastel, 171 p., 15 €

À juste distance, elle s’imprègne, devine et trace la constellation familiale d’André, fils de personne, flanqué d’une génitrice parisienne, libre et seule qu’il voit de loin en loin, et d’une mère nourricière fondante de gentillesse. À travers les mailles d’une lignée de gros commerçants du Cantal se voit la France provinciale d’hier, avec ses espérances et ses privilèges, ses gênes et sa modestie, ses atavismes et ses audaces, selon la place qu’on occupe.

Fille d’agriculteurs de cette région, Marie-Hélène Lafon a, dirait-on, gardé le geste efficace et économe, rien de superflu ou d’ostentatoire chez elle, la langue française est belle, simple, raffinée. Elle n’invente rien alors qu’à l’évidence tout n’est qu’imagination mais aussi réminiscence des odeurs, des couleurs, des lieux. On apprécie particulièrement la saveur d’un langage qui ne singe pas le parler populaire, au contraire, les tournures de phrase sont fleuries et gardent des traces de collège.

Chagrins éventés…

D’Armand à Antoine, un siècle s’écoule dans ces pages délectables qui ressoudent les générations d’une famille, avec ses généreux, ses voraces, ses dociles, ses plus ou moins doués pour le bonheur, la carrière, le mariage, la vie. La romancière se glisse entre eux pour entendre, avec une rare finesse, les cœurs qui battent, les chagrins éventés, les souvenirs séchés comme des bouquets de mariés dans ces vieilles maisons. Là, on monte au grenier le berceau de la chambre d’enfant pour le remplacer par un lit conjugal qui sera aussi sépulcre.

Elle retrouve tout, n’oublie rien et son tressage ramène au centre les oubliés, les mères silencieuses, les pères absents, les fils inconnus qui ont fait avec, et qui sans doute auraient été tout différents si leurs routes s’étaient croisées.
Nulle aigreur dans ces parcours manqués mais une acceptation tacite de ce qui est. La romancière s’y tient aussi, ne force pas les destins, respecte leur pudeur.

Auteur majeure de sujets à première vue mineurs, elle prolonge le Flaubert d’«Un cœur simple», rend hommage aux petites gens, aux notables des villes et des campagnes de France, leur permet exister à travers une peinture et une langue admirables.

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