"Il y a des mots porteurs comme il y a des murs porteurs"

©belga

Ancien du "Monde" et fondateur du "1", Eric Fottorino lance "Zadig", un trimestriel qui allie la diversité des plumes, le débat de fond et le temps long. Un modèle.

Journaliste et écrivain, ancien directeur du "Monde", fondateur du "1" et plus récemment de "Zadig", Éric Fottorino était, en ce tout début mai, coprésident d’honneur du Salon du Livre de Genève avec Lydie Salvayre. Rencontre avec celui qui prend l’actu à rebrousse-poil.

Éric Fottorino, cinq ans après l’hebdomadaire "Le 1", vous venez de créer le trimestriel "Zadig", qui serait dites-vous le "roman vrai" de la France?

C’est un objet de presse particulier: 200 pages sans pub, avec de longs reportages comme "America".

"La presse écrite a perdu le combat du temps réel mais pas celui du temps long, à condition d’offrir aux lecteurs des choses exigeantes, inspirantes et accessibles."
Éric Fottorino
Journaliste, romancier, éditeur

L’accueil est bon puisqu’on va clôturer les ventes entre 60 et 65.000 exemplaires. C’est une belle performance, qui me conforte dans l’idée que la presse écrite a perdu le combat du temps réel mais pas celui du temps long, à condition d’offrir aux lecteurs des choses exigeantes, inspirantes et accessibles. Le numérique n’est pas un lieu d’attention profonde, or la situation dans laquelle est la France renforce le besoin de comprendre et de dialoguer. Avec "Le 1" ou "Zadig", on n’échappe jamais complètement à l’attendu ni au politiquement correct, mais on fait tout pour, tout simplement parce qu’il y a une telle variété d’approches et d’auteurs en fonction des sujets qu’on ne peut pas tomber dans la routine, ni dans les écueils des préjugés.

C’est un pari de raconter la France sous cette forme-là?

Ce serait complètement naïf de penser que, parce que "Zadig" existe, la France va aller mieux. Je ne pense pas que des gens qui ne lisent pas vont se mettre à lire, il ne faut pas rêver. Mais en revanche, que des Français aient envie de le lire et de le partager, en particulier des élus locaux, des responsables d’associations ou d’entreprises, ça fait partie de la pollinisation des esprits, hélas moins massive que la télévision ou les réseaux sociaux. Bien sûr qu’on ne va pas instruire 66 millions de personnes sur ce qu’est la France, mais on s’adresse à ceux qui veulent se donner la peine de mieux regarder le pays, de mieux comprendre ses aspérités, ses disparités. Si on croit en notre métier, on croit à la diffusion des idées, des informations, à la capacité d’analyse et de témoignage de la réalité.

N’est-ce pas parce que vous êtes vous-même romancier que vous avez développé une perspective du temps long, d’un autre journalisme?

J’essaie d’apporter du neuf dans l’appréhension du réel. Dans la presse d’aujourd’hui, l’instantané est surtout affaire d’intelligence artificielle et d’algorithmes, tandis que le journalisme que je propose peut offrir une place à la littérature, au récit. Il y a des mots porteurs comme il y a des murs porteurs: des récits qui permettent de porter des idées, des intuitions, du savoir, de la connaissance, par un format qui a le temps et l’espace pour se déployer. Avec "Zadig", je (ré) concilie une forme de journalisme avec ce que la littérature peut apporter au réel: le regard d’écrivains sous la forme de chroniques écrites par Leila Slimani ou Marie Desplechin, de reportages comme ceux de Maylis de Kerangal et de Christian Bobin – ou prochainement Christophe Boltanski dans un numéro sur le fait divers. Je ne leur demande pas d’être des journalistes mais de rester des écrivains. Je les envoie sur des terrains en friche, comme quand Laurent Gaudé a rapporté des textes très personnels sur Grande-Synthe et Calais pour "Le 1". C’est le regard qu’ils vont poser sur ces réalités qui m’intéresse.

Depuis "Rochelle" en 1991, vous êtes également romancier. Comment conciliez-vous ces deux démarches?

Le besoin d’écrire des romans m’a rattrapé comme une forme de nécessité. J’ai compris qu’il n’y avait que par l’écriture personnelle que je n’allais pas crever dans le marécage d’obscurité qui était le mien. Pour moi, la séparation entre roman et journalisme est assez étanche. Ce sont des temps différents. Dans le mot journalisme il y a le mot jour: on est pris par ce qui survient dans l’actualité, c’est un monde qui crépite dans la cacophonie, tandis qu’écrire des romans, c’est prêter l’oreille à sa voix intérieure. C’est singulier, alors que l’actualité est tout sauf singulière: elle est partagée par le plus grand nombre. Quand ces deux formes se rejoignent, pour moi, c’est un malentendu. La tyrannie de l’instant qu’on vit aujourd’hui avec les réseaux sociaux éloigne encore plus ce qui est de l’ordre de la littérature, du temps qu’on prend pour s’arrêter.

"Zadig" - N°1, "Réparer la France, 189 p., 19 euros. Note: 5/5.

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