J.M. Erre invente l'art de se foutre en l'air sans méthode. Un régal!

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Alors que fleurissent les ouvrages de développement personnel, J.M. Erre livre "Le bonheur est au fond du couloir à gauche". Ce traité de pur non-sens est un must!

Pour ceux que la méditation zen rebute, qui n'ont aucune aptitude pour la sophrologie, que le régime cétogène écœure autant que la sagesse de Frédéric Lenoir, et qui ont revendu leurs ouvrages de plénitude en vingt brasses coulées pour s'acheter l'intégrale de Reiser, ce traité de pur non-sens est un must.

Michel H., qui ne se fend la pipe qu'en lisant son maître Houellebecq («n'ayez pas peur du bonheur, il n'existe pas»), a tout essayé pour se sortir d'une inaptitude chronique à être heureux. La seule chose qui l'en rapproche sont les communications officielles de Macron, rassurantes, pédagogiques et pleines d'allant. Mais depuis que Bérénice l'a quitté, même le sourire d'Emmanuel reste sans effet.

Après trois semaines de vie commune «et de plateau-repas devant Netflix», elle l'a largué, lui laissant tous ses ouvrages feel good et la recommandation d'en prendre de la graine. Mais rien ne germe. Comme remontant, Michel préfère la bière, qu'il alterne avec les anxiolytiques et une philosophie politique qui laisse de marbre son voisin, plus porté sur le règlement interne des communs.

De cet écart dramatique, entre ceux pour qui le quotidien est une promenade de santé et ceux pour qui chaque jour est un parcours du combattant, J.M. Erre tire un roman hilarant qui applique à la lettre, jusqu'au délire logique, le marketing du bonheur obligatoire.

Thérapeute de couple étoilé sur Trip Advisor

Quand on est inapte pour les interactions sociales depuis l'enfance, comme l'est Michel, crétin congénital, doublé d'un candide autocentré, ses tentatives de ramener Bérénice dans les 24 heures sont du petit-lait pour qui aurait le moral en berne. Sous sa plume, les conseils de Google, d'un marabout burkinabé et d'un thérapeute de couple étoilé sur Trip Advisor, valent «Les aventures de Télémaque», la satire anti-absolutiste de Fénelon, pour se gouverner dans la vie avec une carte de crédit.

«C'est l'injonction contemporaine. Réussir ses études, sa carrière, son couple, sa sexualité, ses enfants. Réussir sa vie programmée.»
J.M. Erre
Auteur

Auteur pour la jeunesse, scénariste de bande dessinée, auteur de faux polars et de vrais romans de fantaisie, aussi doué pour les titres («La fin du monde a du retard», «Le grand n'importe quoi») que pour le pastiche, J.M. Erre nous fait un bien fou pour 15 euros. Son analyse potache de notre propension à nous tourmenter et nous plaindre, (hors contexte pandémique) alors que nous sommes dans une démocratie qui nous place en tête des gens ayant des raisons de vivre sans stress, en dit long sur l'état psychique de notre faculté de discernement.

La pression à laquelle nous sommes soumis n'est pas une dictature birmane, un nuage de sauterelles ou une guerre de destruction massive mais l'obligation insoutenable de réussir notre vie. «C'est l'injonction contemporaine. Réussir ses études, sa carrière, son couple, sa sexualité, ses enfants. Réussir sa vie programmée.»

Les rayons des librairies – restées ouvertes, on vous le rappelle, car prodiguant des biens essentiels – regorgent d'ouvrages dont on peut se dispenser, sauf celui-ci.

Roman

«Le bonheur est au fond du couloir à gauche»
J.M. Erre

Buchet-Chastel, 182p., 15 euros

Note de L'Echo: 5/5

Envie de lecture – Emission de mars 2021. Rencontre avec J.M. Erre

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