James Baldwin, en finir avec le cauchemar racial

Baldwin a préféré brandir le pouvoir des mots face aux discriminations plutôt que de se réfugier dans le ressentiment, l’intolérance ou le cynisme. ©Sophie Bassouls

Décédé en 1987, James Baldwin, dont la dernière œuvre, inachevée, a été mise à l’honneur par le documentaire du cinéaste haïtien Raoul Peck ("I am not your negro"), est une voix importante de la littérature afro-américaine que le mouvement "Black Lives Matter" a contribué à sortir d’un oubli relatif. Série 1/4

Né à Harlem en 1924, James Baldwin est aujourd’hui considéré comme l’un des plus fins analystes du dilemme racial aux États-Unis: "L’histoire des Noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Et ce n’est pas une belle histoire", déplorait-il. "Le Noir est le personnage clé de son pays, et l’avenir de l’Amérique est précisément aussi prometteur ou aussi sombre que l’est le sien." Cette phrase n’a rien perdu de sa puissance au vu de l’actualité récente.

"L’histoire des Noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Et ce n’est pas une belle histoire."
James Baldwin

Baldwin possédait un souffle poétique allié à des élans pamphlétaires, tout en affichant une compréhension rigoureuse et subtile des dynamiques d’oppression et de répression présentes au sein de nos sociétés occidentales. Baldwin, c’est à la fois une vie faite de combats et de paroles libres. Proche des mouvements pour les droits civiques, il se tenait cependant à distance d’autres plus radicaux craignant qu’ils ne provoquent "un isolement plein d’amertume" de la communauté noire. Il ne se laissa jamais séduire par la politique de la rancœur et la rhétorique de la violence. Était-il trop modéré? Certains l’ont prétendu. Toute sa vie, Baldwin a préféré brandir le pouvoir des mots face aux discriminations plutôt que de se réfugier dans le ressentiment, l’intolérance ou le cynisme. Il savait que la haine – tout comme le sentiment de revanche – est à double tranchant, aussi néfaste pour les dominants que pour les opprimés. Il savait également que construire une nation, une véritable histoire commune, est "une tâche abominablement difficile".

"J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances."
James Baldwin

Baldwin, c’est aussi l’exil, la prise de distance avec son pays, la quête identitaire et l’enjeu du cosmopolitisme. Lorsqu’il vit à Paris, à la fin des années 50, il est frappé par la proximité entre la réalité américaine et la réalité européenne, en observant notamment le sort réservé aux Algériens et les violences policières envers ces derniers. Au début des années 70, il décide de s’installer dans le sud de la France, à Saint-Paul-de-Vence.

À ses yeux, la racine profonde du racisme et de la déshumanisation de l’autre est indissociable d’une angoisse et d’une crise identitaire: "J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances." Il va ainsi scruter les non-dits liés aux questions raciales et sociales dans l’Amérique du milieu du XXe siècle: "Tout ce que les Blancs ignorent des Noirs révèle précisément et inexorablement ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes."

Conseil lecture

"La prochaine fois, le feu"

James Baldwin, Folio,

144 p., 6,90 €.

Traduit de l’anglais par Michel Sciama et préface de Christiane Taubira.

Il pensait qu’il existait une manière de faire fi du racisme en estimant ne pas être responsable du passé. C’est ce qu’il nommait l’"innocence", un refus de grandir et d’assumer la réalité, qui rend possible la perpétuation des discriminations. "Je n’ai jamais rencontré un peuple plus infantile de ma vie", disait-il au sujet des Américains. À travers l’analyse psychologique de toute une nation, il va ainsi mettre à jour les mécanismes de la bonne conscience en montrant la fragilité des grands principes si fièrement proclamés, mais si peu appliqués.

Inégalité institutionnelle

Si Baldwin reste d’une brulante actualité, c’est parce qu’il a compris, écrit Christiane Taubira, que "le corpus des préjugés entretenus par le pouvoir 'Blanc' n’est ni une œuvre simplement cynique ni une démonstration de force, mais un stratagème aux effets d’asseoir une domination politique et financière conférant légitimité à des règles par lesquelles sont gouvernés ceux qui, en aucune façon, ne sont en situation de participer à l’élaboration de ces règles."

"Le Noir américain n’a et n’aura d’avenir nulle part, sur aucun continent tant qu’il ne se résoudra pas à accepter son passé."
James Baldwin

S’il respecte la foi tout en étant critique de l’institution religieuse ("J’étais conscient du fait que la Bible avait été écrite par les Blancs."), il repère dans l’histoire des Noirs américains des tournants (notamment l’expérience traumatisante de la Seconde Guerre mondiale) et estime que l’inégalité est institutionnelle. L’égalité, lorsqu’elle est proclamée, n’existe que de façon symbolique. Et il prophétise: tout ça ne peut conduire qu’au chaos. "Dans une société qui vous est absolument hostile et qui par sa nature même semble résolue à vous persécuter, qui a persécuté tant des vôtres dans le passé, en persécute un si grand nombre chaque jour, il devient presque impossible de distinguer les actes véritablement hostiles de ceux qu’on imagine l’être." Dans ce contexte, le rapport au passé est plus que déterminant: "le paradoxe est que le Noir américain n’a et n’aura d’avenir nulle part, sur aucun continent tant qu’il ne se résoudra pas à accepter son passé. Accepter son passé, son histoire ne signifie pas s’y noyer, cela signifie apprendre à en faire bon usage." Comment? En transcendant les "réalités raciales". C’est pourquoi, sans la moindre candeur, il n’a eu de cesse d’affirmer "la nécessité de l’amour". Pour mettre fin au "cauchemar racial", nous devons nous montrer "dignes" et "adultes". "Tous les hommes sont frères, voilà la vérité", insistait-il. "Si vous n’acceptez pas ce point de départ, vous n’acceptez rien du tout."

Série d'été: La pensée décoloniale

"Post-colonialisme", "décolonisation", "déboulonnage des statues", "racisme structurel", toutes ces expressions ont surgi dans l’actualité avec le mouvement Black Lives Matter qui a fait suite au meurtre de George Floyd aux États-Unis. Derrière toutes ces expressions et ces mouvements d’opinions un peu partout dans le monde, des théories mal connues en Europe et des auteurs à découvrir ou à redécouvrir. Une manière d’interroger notre mémoire, notre histoire et notre culture. Au programme cette semaine:

1/4: James Baldwin. En finir avec le cauchemar racial

4/4: Gayatri Spivak. La parole aux subalternes

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