Japoniaiseries, ou dernier bastion d’un lyrisme débridé?

Le manga "Astro, le petit robot" d'Osamu Tezuka a été publié pour la première fois en 1952. ©Photo12 via AFP

Avec la sortie de la bible "Japanime", les amateurs de séries animées à la sauce samouraï se frottent les mains: des années 60 à aujourd’hui, vous saurez tout sur ce pilier méconnu, voire décrié, de la culture mondiale.

Un certain nombre de sujets de conversation sont susceptibles de créer une vraie polémique. Religion, politique, football, port du masque, et bien entendu... dessins animés japonais. Pour les uns, il s’agit là de niaiseries sans nom, susceptibles de lobotomiser des générations entières en les plongeant dans un chaos mental hyper violent. Pour d’autres, nous serions en présence d’une véritable nouvelle mythologie hautement salutaire, déployant des subtilités narratives dignes de Shakespeare, voire d’Homère.

Livre documentaire

♥ ♥ ♥ ♥ 

"Japanime"

Clément Cusseau et Sébastien Abdelhamid, Webedia Books,

210 p., 29 €

Cette vision manichéenne est encore renforcée par le fossé des générations: les jeunes seraient mangavores, et les vieux mangaphobes. Sauf que... évoquez Albator ou Goldorak, et vous verrez d’authentiques cinquantenaires fondre en larmes en invoquant les meilleures heures d’une jeunesse trop vite passée, où le Japon leur ouvrit les portes d’un monde nouveau, fait de "fulguropoing", et d’un certain capitaine qui n’était pas de notre galaxie, mais qui l’a traversée pour sauver tous les hommes. Jésus-Christ? Non, Capitaine Flam bien évidemment.

Pour (enfin!) trancher le nœud gordien, et décider qui a raison, et qui a tort, nous avons rencontré un juge impartial (quoi que...), doublé d’un expert patenté: Clément Cusseau, 31 ans, coauteur de "Japanime". Avec lui comme guide, partons à la découverte d’un art décrié, mais qui compterait plus de 500 millions de fans.

Votre meilleure amie, c’est bien sûr Ségolène Royal?

Hahaha! Elle est restée dans l’histoire du manga pour avoir publié en 1989 "Le ras-le-bol des bébés zappeurs", où elle attaque frontalement l’animation japonaise, en la traitant de "japoniaiserie", et en déplorant une violence qu’elle juge gratuite, voire dangereuse. Ça va créer un scandale national. Il est évident que la jeune députée parle alors avec son cœur, mais elle ne s’est pas plongée dans l’univers manga, dont elle ne maîtrise aucun des codes. Son intervention va entraîner une diminution du temps d’antenne du "Club Dorothée" (émission de télévision française destinée à la jeunesse durant laquelle étaient diffusés plusieurs dessins animés japonais, NDLR), mais seulement provisoirement, car durant les années 90 leur succès va s’accélérer, malgré les quotas mis en place pour favoriser les productions françaises et européennes.

À la décharge de Ségolène Royal, il faut rappeler qu’un certain "Ken, le survivant" était passé par là: une sorte de "Mad Max" très sombre à l'ambiance apocalyptique limite cyberpunk et qui était conçu pour un public ado, voire adulte. Or les dessins animés étaient achetés par lots et les chaînes les diffusaient sans se poser de questions. Ce sont les acteurs des studios de doublage qui censuraient certains dialogues, car choqués par le contenu. Ça a donné des répliques cultes comme le célèbre "Plus de canines, et plus de molaires! Tes crocs gluants ne sont pas prêts de resservir, ma p’tite poule!"...

Osamu Tezuka et Astro, le petit robot ©EFE

Si nous reprenions depuis le début. Parlez-nous de celui qu'on appelle le "dieu du manga", Osamu Tezuka.

Tezuka développe, dès les années 50, toute une série d’univers complexes, très influencés par Walt Disney et par des contes occidentaux, mais aussi pétris de tradition japonaise. Ça va donner "Astro, le petit robot", mais aussi "Le roi Leo", allègrement pompé par Disney dans "Le roi lion", puis beaucoup d’autres comme "Princesse Saphir". Ses manga vont faire l’objet d’adaptations en anime pour la télévision. Il aura une énorme influence sur les mangakas (dessinateurs ou scénaristes de manga, NDLR) des générations suivantes. Notamment ceux qui vont conquérir le jeune public francophone des années 70 et 80, de "Goldorak" à "Ulysse 31" en passant par "Candy".

Hayao Miyazaki, l'autre dieu de l'anime

Que la télévision ne nous fasse pas oublier l’animation au cinéma. Officiellement à la retraite, le dieu vivant Hayao Miyazaki a soufflé ses 80 bougies mardi dernier, et continue de conquérir les imaginaires des petits et des grands à travers le monde, notamment grâce à Netflix, où 21 chefs-d’œuvre du mythique studio Ghibli ont ravi une nouvelle génération. Au menu: grandes fresques écologico-mythologiques ("Princesse Mononoké", 1997) et variations sur le thème du fascisme technologique ("Nausicaä de la vallée du vent", 1984), où les héros sont presque systématiquement... des héroïnes. Pour les fans, un documentaire en 4 épisodes est disponible gratuitement sur le site de la chaîne japonaise NHK (en français, s’il vous plaît!), histoire d’entrer dans les secrets créatifs de l’auteur de l’inoubliable "Chihiro".

©BELGAIMAGE

Qu’est-ce qui fait la différence? Qu’est-ce qui crée l’addiction?

La grande différence, c’est la liberté dans la narration, ce pont vers l’imaginaire. Le curseur entre le bien et le mal n’est pas placé au même endroit qu’en Occident. La mentalité japonaise, pour nous, brouille les cartes, ce qui donne une liberté de ton.

Pour expliquer l’addiction, on rappelle souvent que l’offre est tellement vaste qu’il y aura toujours un anime qui viendra vous toucher personnellement.  Ensuite, il y a cette structure du "shonen", la quête initiatique menée par un jeune héros qui va surmonter les embûches. On s’identifie. Les anime s’attachent à des héros complexes, qui ont en eux des failles. Naruto, par exemple, est un jeune garçon, mais il est habité par un démon. Il va devoir combattre le mal, mais aussi le mal qui est en lui, avec le risque d’être attiré par cette part sombre. Il y a là des thèmes liés au doute intérieur, qui rencontrent les questions que se posent les adolescents au moment de se forger une personnalité. Tout cela explique qu’on "entre" dans un univers pour ne plus le lâcher, même et surtout si la série compte des dizaines – voire des centaines! – d’épisodes.

Il y a des dérives, comme le sexisme. Ou une certaine pauvreté dans l’animation. Voire une absence d’humour ou de poésie.

L’univers de l’anime est si vaste qu’une série viendra toujours faire mentir les défauts ou les faiblesses d’une autre. Pour le sexisme, c’est malheureusement vrai. Notre livre y consacre d’ailleurs tout un passage. Certains dessinateurs n’ont pas hésité à sexualiser à outrance certains personnages féminins, ça porte même le nom de "fan service". À l’inverse, d’autres séries vont explorer la psychologie féminine très profondément (voir commentaire sur "Ranma 1/2" ci-dessous).

En ce qui concerne l’animation, c’était au départ une contrainte budgétaire, on se souvient du décor qui bouge derrière un personnage immobile pour suggérer la vitesse, même si ce côté "pauvre" pouvait augmenter le caractère iconique. Aujourd’hui la technique a beaucoup progressé, en même temps que les budgets.

Mais la grande force est ailleurs: dans les histoires. Beaucoup de stéréotypes sont à l’œuvre, mais inversement les détournements d’identité, de sexes, de valeurs, créent une diversité vertigineuse. Et puis n’oublions jamais que l’anime a amené plusieurs générations consécutives vers le support papier du manga. La télé qui amène au livre, vu la tendance actuelle, c’est une victoire en soi.

Trois incontournables

  • "Dragon Ball Z" (1989-1996)

Le prototype même du shonen. Les valeurs principales sont liées aux arts martiaux, abnégation, courage, force, concentration mentale et capacité à se surpasser pour atteindre ses objectifs. Son Goku, père de famille bien sous tout rapport, se rend compte qu’il a été envoyé sur terre depuis une autre planète pour la conquérir. Amnésique, il s’y est construit une vie. Allô, Superman?

Générique de "Dragon Ball Z"

  • "Ranma 1/2" (1989-1996)

C’est ici une variation sur le thème de "Princesse Saphir", le manga de Tezuka diffusé en France dès 1974, où le personnage principal est une princesse qui doit se déguiser en prince, pour exister aux yeux de la cour, et jouer les justiciers. Ce travail sur l’identité sexuelle était très en avance sur son temps.

Ici, le jeune Ranma possède la faculté de se transformer en fille dès qu’il entre en contact avec de l’eau froide. Mais son identité féminine lui permet aussi d’explorer beaucoup d’aspects fascinants de la vie, de séduire d’une autre façon, de découvrir une autre manière de penser.

Générique de "Ranma 1/2"

  • "L’attaque des Titans" (2016 – en cours)

Avec 300.000 dollars de budget par épisode, c’est la série incontournable. Dans un monde qui ressemble à notre Moyen Âge, les habitants d’une petite ville sont attaqués par des titans, sortes de zombies géants et sanguinaires. Ici se télescopent un lyrisme de feu et une violence exacerbée. Dans le premier épisode, la mère du héros se fait dévorer par un titan sous ses yeux. Dès cet instant fondateur, la lutte commence à s’échafauder en lui. À vos sabres!

Bande-annonce de la saison 1 de "L'attaque des Titans"

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