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"Je me sers d’animaux pour instruire les hommes", disait La Fontaine

Portrait de Jean de La Fontaine (1621-1695), poète français. ©BELGAIMAGE

Il y a quatre siècles naissait Jean de La Fontaine. Récemment remise à l’honneur par Fabrice Luchini, ou Michel Serres dans des écrits posthumes, son œuvre dresse un portrait intemporel de la nature humaine.

Nous connaissons tous au moins le titre de l’une de ses célèbres fables. Et si nous en avons parfois oublié la morale, celle-ci fait cependant partie de la sagesse populaire. Il est incontestable que les fables de Jean de La Fontaine (1621-1695) ont depuis longtemps intégré notre patrimoine culturel. Si l’œuvre n’a pas pris une ride – et bien qu'elle soit trop souvent cantonnée à une littérature pour «enfants» –, l’homme reste un mystère.

Hormis les vers et les mots, La Fontaine avait une autre passion qui finit par le ruiner: le jeu. À la fin de sa vie, il était sur la paille.  Aujourd’hui, il est d’ailleurs question de rénover l’hôtel particulier (situé à Chateau-Thierry, dans le nord de la France) où il est né et composa ses fables, et dont il dû se séparer, à contrecœur, à cause de ses difficultés financières.

Jouisseur invétéré, La Fontaine aimait les plaisirs de la vie et chassait l’ennui par tous les moyens, mais ce dilettante était en même temps un travailleur acharné qui consacra sa vie à la poésie. Même si sa reconnaissance fut tardive, ses contemporains avaient bien perçu son talent et il fut considéré à l'égal des grands auteurs de son temps.

En 1668, à 47 ans, La Fontaine publie ses «Fables», s’inspirant d’Ésope et de Phèdre. Alors que jusqu’ici la fable est considérée comme un genre mineur, il va en bouleverser les codes. Avec lui, la fable va devenir un genre majeur et acquérir ses lettres de noblesse. En donnant la parole  aux animaux (ce qu’on appelle l’anthropomorphisme), on a dit qu’il était un critique implicite, mais farouche, de la société de son temps, plus particulièrement de la monarchie. Bien que certains lui prêtent des intentions politiques et ont vu en lui un frondeur, il siégea à l’Académie française et eu l’ambition de «former» celui qui allait devenir le roi Louis XIV. «Je me sers d'animaux pour instruire les hommes», répétait-il. 

«L'Homme et la couleuvre» lu par Fabrice Luchini - Le Figaro

"La Fontaine qui est notre Homère"

Chez La Fontaine, les animaux parlent, bien sûr, mais il ne faudrait pas réduire son monde à cette célèbre particularité. Le philosophe Hyppolyte Taine résumait ainsi l’importance de La Fontaine dans notre littérature: «C'est La Fontaine qui est notre Homère. Car d'abord il est universel comme Homère: hommes, dieux, animaux, paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout est dans son petit livre. Les paysans s'y trouvent, et à côté d'eux les rois, les villageoises auprès des grandes dames, chacun dans sa condition, avec ses sentiments et son langage, sans qu'aucun des détails de la vie humaine, trivial ou sublime, en soit écarté pour réduire le récit à quelque ton uniforme ou soutenu. Tout le monde l'entend; ce sont nos mots de tous les jours, même nos mots de ménage et de gargote, comme aussi nos mots de salon et de cour.» 

La Fontaine, c’est en effet une langue singulière, un rythme, basé sur la variété, où l’on croise des vers aussi courts et aussi simples qu’«Une vache était là, on l'appelle, elle vient» ou «Un homme vit une couleuvre».

"C'est La Fontaine qui est notre Homère. Car d'abord il est universel comme Homère: hommes, dieux, animaux, paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout est dans son petit livre."
Hyppolyte Taine
Philosophe

Il est à la fois gai et fantaisiste se comparant lui-même «à l’abeille, au papillon». Il a le sens de la musique et maîtrise l'art de peindre, avec légèreté, les êtres et les lieux, racontant des anecdotes tout en dévoilant des vérités et en dessinant, de mille façons, les sentiments. Mais La Fontaine est surtout un «classique» parce que son sujet – peut-être son seul et unique sujet – c’est la nature humaine.

La Fontaine pense que celle-ci est éternelle et qu’elle ne varie pas d’un iota selon les époques. Ainsi, lorsqu’il observe les hommes de son temps, leurs travers, leurs vices, leurs idées et leurs comportements, il est conscient de brosser un portrait intemporel de l’humanité. En utilisant un genre «passé», en regardant vers l’Antiquité dont il estimait qu'elle représentait l'âge d'or de la littérature, La Fontaine dépeint en réalité son présent. Et en observant ainsi ses contemporains, c’est nous et notre monde qu’il représente.

Secrets d'histoire - Jean de La Fontaine, l'homme à fables (Intégrale)

Plus grand que Molière

«Chacun peut porter en soi l’avarice de la Fourmi, la ruse du Renard, la vantardise du Corbeau, la cruauté du Loup ou la ‘dominance sanglante’ du Lion», faisait remarquer Michel Serres qui toute sa vie médita l’œuvre du fabuliste. Dans un entretien, Fabrice Luchini résumait ce qui à ses yeux faisait le génie de La Fontaine: «Avec lui, la langue française atteint une force encore plus grande que chez Molière. On comprend pourquoi Céline l’aime: c’est la première incarnation de l’écrit oralisé. Le génie français à l’état pur. S’il n’y a pas de culture française, il y a une langue française en tout cas.»

"Les Fables ne sont pas ce qu’elles semblent être. Le plus simple Animal nous y tient lieu de Maître."
Jean de La Fontaine
Fabuliste

Peut-être qu’à travers ce style, à la fois si épuré  et si élégant, La Fontaine pose une question abyssale, comme l’a bien noté encore Michel Serres: que signifie être homme? Bien sûr, La Fontaine est un conteur avant d’être un philosophe, mais le divertissement  que nous procurent ses histoires ne doit pas nous faire oublier qu'il les écrit avec un sourire en coin et une idée derrière la tête. Et c’est sans doute à Michel Serres qu’il revient d’avoir percé le secret de cette œuvre si riche: «Si les animaux parlent chez La Fontaine, ce n’est pas tant par un anthropomorphisme naïf et désuet, mais parce qu’ils sont les témoins de ce que furent les hommes avant qu’ils n’acquièrent la parole: des bêtes parmi les bêtes. Qui a chance de naître homme meurt souvent insecte sec ou pieuvre grippe-sou; chacun crève de sa propre bête.»

D’ailleurs, La Fontaine lui-même ne nous indiquait-il pas la manière avec laquelle il fallait le lire? «Les Fables ne sont pas ce qu’elles semblent être. Le plus simple Animal nous y tient lieu de Maître.» Phrase à méditer à une époque où la domination exercée par l’homme sur le vivant n’a jamais été autant remise en question et où notre rapport à l’animal doit être repensé entièrement.

Épinglé

«Jean de La Fontaine»
Michel Serres

Écrits posthumes, Éditions Le Pommier, 432p., 21 euros

Note de L'Echo: 5/5

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