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interview

Jean-Claude Mourlevat, auteur: "Quand vous faites une mousse au chocolat, vous ne pensez pas aux tranches d'âge"

Jean-Claude Mourlevat à la Manifestation des Littorales à Marseille. ©Patrick BOX

C’est l’été et le moment idéal pour ramener les jeunes à la lecture avec Jean-Claude Mourlevat, récompensé en début d'année par le Prix Astrid Lindgren, le Prix Nobel de la littérature jeunesse.

Jean-Claude Mourlevat (1952) a été salué cette année par l’équivalent du Prix Nobel de la littérature jeunesse, le Prix Astrid Lindgren 2021, pour ses romans et ses contes pour la jeunesse, comme «L’Enfant océan», «La Rivière à l’envers» ou son dernier en date, «Jefferson», Prix Les Incorruptibles en 2020. Décerné par 80.000 jeunes lecteurs, ceux-ci ont été séduits par cette fable animalière qui campe le hérisson Jefferson, 72 cm de frousse et de courage, jeté dans une aventure qui le mènera, pour le meilleur et pour le pire, au pays des êtres humains... Publié par Gallimard et traduit dans trente langues, Mourlevat est un fabuleux romancier, d’une incroyable modestie et qui, par son humour, son invention, sa profondeur, la beauté de son style régale autant les jeunes lecteurs que les plus âgés.

N'êtes-vous pas gêné par cette catégorisation d'auteurs dits pour la jeunesse? Un bon roman est tout simplement un bon roman, qui s'adresse à tout le monde, non?

Et comment! Je suis d'autant plus d'accord avec vous que mes romans sont tous publics. La plupart des gens ont une image fausse de la littérature de jeunesse, et quand on les détrompe, ils sont surpris, «ah bon, je ne savais pas?» Mais c'est un combat sans fin. Dans «Le Chagrin du Roi», sans doute mon préféré, il est question de guerre de pouvoir, de séparation, d'un premier amour, d'une prophétie...

Nombreux sont les romans pour adolescents, très réalistes, voire sordides. Vous, au contraire, vous les ramenez dans le champs de l'imaginaire, qui peut-être sombre d'ailleurs.

Des collègues ont effectivement une écriture plus engagée, plus militante et ils le font très bien dans des genres qui ont une raison d'être mais on peut écrire ailleurs. Personnellement, je me sens plus à l'aise dès lors que j'écris des choses plus dégagées de l'actualité, qui ont plus à voir avec le conte, l'intemporel, avec une fantaisie. «Jefferson» (Folio), mon dernier personnage, n'est pas tout à fait un hérisson, il parle, est étudiant en géographie, il a juste une tête de hérisson. «La Ballade de Cornebique» (Folio) est un roman non pas sur un bouc mais sur l'amitié, sur le fait de protéger plus faible que soi, sur la déception amoureuse.

Vos histoires pour les plus jeunes sont pleines d'une réelle gentillesse, la cruauté y est tournée en ridicule et le cynisme, absent.

Pour les plus grands on peut se lâcher sur les personnages secondaires, ils peuvent être tordus, pervers, imbuvables. J'ai besoin que mes héros ou mes héroïnes soient des gens de bonne volonté qui partagent mes valeurs, autrement je ne pourrais pas les côtoyer pendant 350 pages.

Jean-Claude Mourlevat au festival Les Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, en 2015. ©BELGA

Le plaisir manifeste que vous prenez à écrire est contagieux et double le nôtre.

Oui, c'est une jubilation, quand cela avance! J'ai toujours beaucoup de mal à commencer un roman, l'idée est là, ou pas d'ailleurs, mais le plus difficile est de trouver une tonalité. Le scénario, je me dis que je le trouverais toujours, et quand je bute, ce qui arrive parfois, je me pose bêtement cette question: qu'est-ce que tu veux dire? «Et bien dis le!» Et assez souvent je procède par la simplicité et par le retour à la sincérité.

Cette sincérité, on la sent. Gardez-vous à l'esprit le public auquel vous vous adressez?

Non. Je le sais. Je dois me mettre à leur hauteur, comme quand on s'accroupit. Je ne veux pas les écraser de références, je ne l'oublie pas mais je songe aussi aux adultes qui vont le lire. Quand vous faites une mousse au chocolat, vous ne pensez pas aux tranches d'âge.

Vous attachez, une grande importance à la langue française, à la belle énonciation, la bonne formulation, autant d'éléments réputés pour "bons lecteurs". Or n'est-ce pas ce qui précisément donne le goût de lire?

Mr. Hild le Blaireau, dans «Jefferson », s'exprime en effet de manière très châtiée, au point que Jefferson note dans son carnet des mots un peu rares pour les chercher après. Cela m'amuse, oui. Bien évidemment on ne peut écrire sans avoir lu, c'est une certitude, ni construire une langue. J'ai beaucoup lu, plus qu'écrit. On est musclé par cela et on finit par trouver un endroit où se sentir bien dans l'expression. J'écris des choses dans des registres très différents mais certains disent me reconnaître toujours, ce qui me surprend.

"J’ai écrit 18 romans et je me demande s’il n’y a pas un seul et même personnage qui apparaît dans des avatars, un enfant, un animal ou une jeune fille, qui ont des constantes: le désir de bien faire, la compassion et l’empathie."

Qu'est-ce qui nourrit votre imaginaire? Sont-ce vos lectures, les vies que vous n'avez pas vécues, l'inquiétude pour la société telle quelle évolue?

Tout cela; non pas la société, ou inconsciemment. En fait, je cale à cette question-là, j'ai une crispation intérieure et une fois de plus je ne vais pas pouvoir répondre... mais oui, comme vous le dites, on s'invente des existences non vécues. J'ai été dans un internat de mes dix ans à mes dix-huit ans et j'ai eu beaucoup, beaucoup, beaucoup le temps de m'ennuyer, de rêver, de partir mentalement, de me projeter silencieusement, intérieurement. J'ai sans doute construit là mon terreau d'écriture pour plus tard.

De nombreux thèmes traversent vos histoires qui éveillent au doute, à la réflexion, à l'humour, à la beauté des êtres ou de la nature. Y a-t-il des valeurs en particulier que vous voulez transmettre?

Oui, certainement, mais je ne commence pas un roman avec l'idée de transmettre quoi que ce soit. La seule envie est de raconter une histoire, et, en la racontant, même si elle est très éloignée de vous, vous y mettez ce en quoi vous croyez, on ne peut pas y échapper. 

"Jefferson", dernier succès en date de Mourlevat et Prix Les Incorruptibles 2020.

Comme si, à leur tour, les personnages venaient à votre rencontre, à votre écoute?

Peut-être. J'ai écrit dix-huit romans, y compris pour les adultes, et je me demande s'il n'y a pas un seul et même personnage qui apparaît dans des avatars, un enfant, un animal ou une jeune fille qui, au bout du compte, ont des constantes: le désir de bien faire, la priorité donnée à la compassion, à l'empathie avec les autres. Mais un roman n'est pas un manuel de bonne conduite, simplement, celui qui raconte, transmet sa morale si on veut l'appeler ainsi, sans que cela ne soit un objectif.

Ce personnage qui revient, quel est-il?

Il se rapprocherait de moi avec ses bons et ses moins côtés. Je ne peux parler de moi qu'à travers des personnages. Joker!

Vous avez reçu de très nombreux prix, décernés par les jeunes notamment, ne sont-ils pas la plus belle des récompenses?

Je n'attache pas plus d'importance à l'un qu'à l'autre, bien que celui des «Incorruptibles», décerné par 80.000 jeunes lecteurs, j'en suis très heureux.

"J'ai été dans un internat et j'ai eu beaucoup le temps de m'ennuyer, de rêver, de partir mentalement, de me projeter silencieusement, intérieurement. J'ai sans doute construit là mon terreau d'écriture pour plus tard."

Ces lecteurs, ont-ils changé depuis vos débuts?

Je n'ai pas l'impression, ils sont toujours intéressants. Ils lisent peut-être un peu moins, mais ils ont toujours la même capacité à écouter une histoire, à la recevoir, à être émus. Les supports changent sans doute, ils regardent plus des séries.

De plus en plus, les romans empruntent les codes, le rythme des séries, mais chez vous, les images et les émotions continuent à venir des mots.

Je regarde aussi des séries, certaines excellentes, mais je persiste à mettre la littérature au-dessus. La grande richesse de l'écriture, c’est que pendant qu'on décrit l'action d'un personnage, on développe ce à quoi il pense, ce que cela lui rappelle, les regrets qu'il peut avoir de ne pas l'avoir accompli plus tôt. Dans les films cela peut-être présent, mais l'écriture permet une liberté et une souplesse formidables, c'est pourquoi je continue à écrire.

Roman jeunesse

«Jefferson»
Jean-Claude Mourlevat

Gallimard-Jeunesse, 218 p., 13,50 euros. (à partir de 9 ans)

Note de L'Echo: 5/5

Jean-Claude Mourlevat - Prix Astrid Lindgren 2021

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