Jean Rouaud: "Tout part de plus loin, bien sûr"

©REUTERS

Aux passants de la rue de Flandre, l'auteur français Jean Rouaud adresse, dans son magnifique "Kiosque", un chant d’honneur.

ROMAN

Jean Rouaud, "Kiosque"

Note de 5/5

Editions Grasset, 282 p., 19 euros

"Jaurais pu prendre la phrase pour moi, tirée d’un article du Figaro, mais le journal avait été retourné depuis longtemps avec les invendus puisque datée de 1863: ‘Il cherche ce quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité’". Baudelaire, à propos d’un graveur. Jean Rouaud la fait sienne dans ce cinquième volet de "La vie poétique", qui brasse bien au large de lui-même. Privilège de myope, il voit flou au-delà d’une certaine distance, ce qui oblige une mise au point qu’il ne cesse de faire, pour le régal du lecteur. Rarement autobiographie aura été aussi peu égotiste mais marchepied vers l’amont.

Si l’on considère que le kiosque où il gagna sa vie pendant sept ans, jusqu’au Goncourt, est une sorte de chambre noire, on comprend qu’il y revienne encore, pour d’autres développements. Il y sauve des eaux de l’oubli, des personnages attachants. Souvent son œuvre s’égare avec bonheur dans les entrelacs de la mémoire, la sienne et celle des autres, et tente "d’être un peu plus au monde".

Le Monde, Jean Rouaud l’aura vendu, rue de Flandre dans le dix-neuvième. Le kiosque où il officiait était d’un modèle design, pensé pour l’esthétique au détriment du confort et des commodités. On s’y tenait debout, dans les courants d’air, et rien n’était prévu pour se chauffer ou se soulager. Ce qui explique le seau à l’arrière et l’accoutrement, toque de trappeur, après-ski et mitaines auxquels Jean Rouaud ne consenti jamais. Voilà pour le pittoresque. Or, il importe peu dans ce volume qui revient aux cases de l’enfance, retraverse la Loire inférieure et va jusqu’au Paris des années 80.

La vie passe et repasse, comme devant son étal, théâtre d’ombres entre cour et jardin. Un cinéma parlant, avec ses trognes à la Carco, ses marginaux à la Mac Orlan, sa fantaisie à la Pierre Étaix mais aussi sa précarité sociale, la fin des illusions, déjà, encore, et des petits commerces; sa mixité sociale, sa diversité politique, ses chapelles, ses obédiences. Toutes se croisaient chez le marchand de gazettes, du royaliste à l’anarchiste, du communiste au dernier lecteur d’un feuillet en yiddish.

Autoportrait en taille-douce

Ce monde englouti, chambre d’écho du temps présent, est magnifié par cette belle langue française qu’il manœuvre souplement, comme on piloterait une barque à fond plat, au fil de phrases amples, claires et larges.

Chez Rouaud, le portrait en taille-douce à valeur de méditation sociale et intime, en affinité avec les écrivains et les rêveurs en marche ou en rade. Et avec les voyages immobiles, ceux du moine japonais Basho en particulier, autre enfermé volontaire, dans une cabane celui-là. Il lui apprend à laisser infuser le regard et à diluer son encre dans le jus du concret. Ces années de bitume ne furent donc pas vaines, "ce fut ma manière, ces petites pilules de réel, de me traiter, de me purger de mes années formalistes, de m’opérer de mon lyrisme, ‘d’atterrir’". Il s’y revoit, bataillant pour devenir écrivain, et aperçoit dans le tableau de jadis, son profil perdu de trentenaire. Il rouvre pour nous ce kiosque à la manière d’un "retable" de ces Primitifs flamands qu’il aime tant, ou "d’un théâtre de marionnettes" où deux formes ont tout à l’heure passé…

Le kiosque à journaux de Jean Rouaud

Ce monde englouti, chambre d’écho du temps présent, est magnifié par cette belle langue française qu’il manœuvre souplement, comme on piloterait une barque à fond plat, au fil de phrases amples, claires et larges. Paris et ses faunes y sont baignés d’un "sfumato" qui en adoucit le sort, sans tricher. Contrairement aux trompe-l’œil pour touristes. Ainsi revoit-on de ces kiosques, "façon Belle Époque" note Rouaud, alors que les hebdomadaires disparaissent.

"On peut même se demander si ce retour au kiosque montmartrois ne serait pas une façon ironique de dire que la presse en a fini avec l’actualité, qu’elle n’a plus rien à nous apprendre que sa propre histoire, celle où elle tenait le haut du pavé et tirait le monde, l’annonçait à grands cris, le dénonçait à gros titres, et qu’ayant perdu son pouvoir d’accompagner et de façonner les esprits, elle n’était plus dorénavant qu’un élément de décor."

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