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interview

Joëlle Sambi, autrice: "Il faut arrêter avec la posture United Colors of Benetton"

La plume de l'autrice Joëlle Sambi est aussi profonde qu’engagée contre toutes les formes de racisme. ©Philippe Braquenier

L’artiste belgo-congolaise vient de publier le recueil poétique "Caillasses" à l’Arbre de Diane. Après son passage à Avignon cet été, elle a été désignée artiste associée au Théâtre National. Elle plaide pour une révolution collective. Et dansante.

«Caillasses», c’est un big bang existentiel, une poésie à la criée, un battement de cœur. Avec son premier recueil de poèmes, Joëlle Sambi tisse une étoffe. Elle assure la protection des vivants et le passage des mots. Une plume effilée, aussi profonde qu’engagée contre toutes les formes de racisme…

La première occurrence de votre nom que j’ai trouvée dans la presse date de 2002. À l’époque, vous manifestiez contre le projet d’exposition d’une association culturelle près de Dinant qui accueillaient des Pygmées dans des répliques de leurs cases...

Je m’en souviens. 2002, c’était un an après mon retour en Belgique (Joëlle Sambi est née et a vécu jusqu’à ses cinq ans en Belgique avant de suivre ses parents à Kinshasa, en République démocratique du Congo, NDLR). Je me souviens, d’un côté, d’une grande tristesse qui m’habitait car j’étais partie de chez mes parents, il y avait un vide, et, de l’autre côté, une grande excitation comme lorsqu’on a une page blanche à écrire, j’avais cette joie de marcher dans des rues qui s’étaient imprégnées dans mes souvenirs d’enfant. Au milieu de ces émotions paradoxales, cette manifestation fait partie des moments de prise de conscience du racisme. J’avais entamé mes études supérieures et je commençais à lire ma propre histoire sous un nouveau prisme. Il y avait quelque chose en train de s’ouvrir en moi.

Vous pensez que de tels projets, comme celui contre lequel vous manifestiez alors, seraient encore possibles aujourd’hui?

Disons qu’aujourd’hui, les choses sont plus sournoises. Certes, on aurait du mal à imaginer le placement de quatre Noirs dans un enclos, mais il reste une perpétuation de la représentation de l’exotique hors des enclos. Après tout, quelle différence y a-t-il entre ce projet à Dinant hier et la criminalisation des sans-papiers, l’essentialisation des corps de noir·e·s ou des femmes voilées  aujourd’hui? Aucune. Tout est lié et plus rien ne m’étonne.

"Aujourd’hui, les choses sont plus sournoises. Certes, on aurait du mal à imaginer le placement de quatre Noirs dans un enclos, mais il reste une perpétuation de la représentation de l’exotique hors des enclos."
Joëlle Sambi
Autrice

Jusqu’à récemment, une campagne menée par plusieurs associations intitulée #DecolonizeBozar visait à "faire tomber Étienne Davignon de son poste de président du Conseil d’administration". De votre côté, vous trouviez aussi qu’il y avait un problème à Bozar?

Il faut pouvoir reconnaître que le racisme, c’est quelque chose de très ancré et que les personnes touchées par le racisme sont touchées dans leur chair par un système que, quelque part, chacune et chacun nourrit à sa manière. Mais il ne s’agit pas pour autant que d’une question individuelle. On a tendance à individualiser les questions de classe, de genre, de race. Certaines personnes se sentent personnellement visées par les accusations de sexisme ou racisme. C’est une question d’individu, mais pas que: quand on détient du pouvoir et qu’on occupe une certaine position, il y a lieu d’interroger les choix que l’on fait et les actions que l’on pose à titre individuel mais aussi collectif.

Qu’est-ce qui permet et comment on renforce et donc perpétue les violences, le racisme, la lesbophobie, le sexisme, etc. Si, pour l’exemple de Davignon que vous mentionnez, la campagne #DecolonizeBozar le cite, c’est pour ce qu’il représente et actionne concrètement au sein de cette institution (entretemps Étienne Davignon a cédé sa place à Isabelle Mazzara, NDLR). Bozar est un vaste échiquier mais les gens n’y sont pas des pions mais bien des acteurs et des actrices. La question, c’est donc toujours: à quoi on participe et comment on nourrit la bête quand on se situe dans un espace de pouvoir?

Quand on occupe une position dans une institution, que peut-on questionner exactement?

Plus on monte dans la hiérarchie, plus on a de pouvoir et donc de possibilités d’infléchir le cours des choses. On peut œuvrer activement au changement, ce qui est très différent que de le faire de façon cosmétique. Changer le nom ou le logo de son institution n’est pas suffisant. Qui programme-t-on? Que propose-t-on comme cadre de travail? Comme latitude? Comme liberté de parole et d’actions? Se laisserait-on «bousculer» par des façons de travailler, des propositions différentes? Finalement, il s’agit d’être redevable vis-à-vis du contribuable qui est aussi arabe, noir, asiatique. Je ne dis pas qu’il suffit de placer une personne issue de minorités pour avoir la conscience tranquille. C’est important, certainement, mais cela ne suffit pas.

"Il faut arrêter avec la posture «United Colors of Benetton» pour aller vraiment au fond des choses."
Joëlle Sambi
Autrice

Il faut arrêter avec la posture «United Colors of Benetton» pour aller vraiment au fond des choses. Et cela ne passera que par beaucoup plus d’ouverture. Ce n'est pas le grand remplacement. Ou alors s’agit-il de remplacer une dalle de béton par un parterre de fleurs. Enfin, je constate que si les gens se braquent sur des sujets dont on démontre les impensés, c’est parce que souvent ces personnes craignent pour leur place: «Je suis là depuis quinze ans, ça a toujours roulé», répètent-ils. Mais, ça a toujours roulé pour les mêmes! Il s’agit pour eux de prendre conscience de ce qu’ils représentent et de ce à quoi ils participent.

Vous avez été désignée artiste associée du Théâtre National. Est-ce que ce sont des sujets sur lesquels vous voulez réfléchir avec les équipes?

Je vais découvrir le Théâtre National. J’y arrive avec une grande reconnaissance, une envie énorme et, à la fois, une forte lucidité et une vigilance. C’est une institution avec ses règles, ses procédures. Le théâtre n’est pas hors du monde. Je ne me fais pas d’illusion sur le fait qu’il y aura là aussi des incohérences, des façons de faire qui, indépendamment des bonnes intentions, ne fonctionnent pas. Ma partie, c’est l’artistique. Mais cela ne m’empêche pas de m’interroger sur le rôle d’un Théâtre National. J’arrive avec des questions: qui représente le Théâtre National? Que représente-t-il? Le réel? Lequel? Qui nettoie au Théâtre National et comment on inclut ces personnes-là. Quelle parole pour les équipes techniques? Quelles manières de fonctionner pour elles?

"Qui représente le Théâtre National? Que représente-t-il? Le réel? Lequel? Qui nettoie au Théâtre National et comment on inclut ces personnes-là...."
Joëlle Sambi
Autrice

J’aime penser que je travaille non pas à la réforme mais bien à la révolution, dans tous les aspects de ma vie. Pierre Thys, le nouveau directeur, en venant me chercher, se doute bien que j’arriverai avec une volonté (qui va au-delà de celle de l'artiste) de questionner comment on va fonctionner. Et je ne dis pas que rien n’a été fait avant mon arrivée, mais je pense que la tâche est titanesque, et je veux y participer.

Votre recueil qui vient de paraître à l’Arbre de Diane, "Caillasses", s’ouvre sur ces mots: "La poésie est le lieu de ma vérité." Plus loin dans le texte, vous égrenez le nom des victimes de violences policières en Belgique: Dieumerci Kanda, Mawda Shawri, Adil Charrot, Mehdi Bouda, Lamine Bangoura. Que peut l’art contre les violences policières?

Tout et rien. Tout parce que l’art nous déplace. Il permet des prises de conscience individuelles à des endroits très intimes. On le voit avec le cinéma. On connaît les ressorts d’un film: s’il y a des violons, notre cerveau sait qu’il s’agit d’un moment d’émotion. Mais on ne sait pas forcément ce que peut nous faire un sticker sur les parois d’une toilette dans un squat, un morceau de musique ou un poème récité sur une place publique. Et l’art ne peut rien s’il est hors sol, sans dimension collective. Je peux être en colère contre un système et l’écrire, mais si, derrière ça, il n’y a pas des moments de discussions, des arpentages, des débats, des frictions qui font qu’on est dans ce collectif en lutte avec nos différences, avec la somme de nos individualités artistiques (ou pas d’ailleurs), ça ne sert à rien.

Dans ce passage, je parle des violences policières. Je vois ces violences comme un continuum. Cela me touche particulièrement parce que, de par mon histoire, le rapport aux hommes qui portent l’uniforme, soi-disant pères de la nation, qui représentent l’autorité et qui, au nom de ça, se permettent un tas de choses, c’est une réalité qui me travaille particulièrement.

Mais si on lie ça aux féminicides, à la culture du viol, aux violences faites aux trans, aux sans-papier, etc. on se rend compte qu’on a affaire à toute une série de flics de la pensée et de nos corps. Le système violent, hétéropatrical et capitaliste nous oblige à réfléchir de façon globale, stratégique, révolutionnaire, concrète, collective et concertée. Alors, oui, je parle des violences policières, là où d’autres parlent d’économie, de réchauffement climatique, de féminicides ou des sans-papiers, parce que je suis convaincue que nous formons un chœur, une armée qui ne se contente pas d’un geste de performance.

"Le système violent, hétéropatrical et capitaliste nous oblige à réfléchir de façon globale, stratégique, révolutionnaire, concrète, collective et concertée."
Joëlle Sambi
Autrice

Ce weekend se tient la lesbiennale, première édition du festival de la Conférence européenne lesbienne (ELC) dont vous êtes coprésidente. Pouvez-vous nous en parler?

ELC rassemble des lesbiennes de toute l’Europe et d’Asie centrale. Un de nos objectifs est de rendre plus visible nos luttes et accomplissements lesbiens notamment en soutenant au niveau local le travail des organisations et autres collectifs. Il faut savoir qu’à peine 6% des budgets pour les projets LGBTQIA+ vont directement aux associations lesbiennes[1]. C’est trop peu pour combattre la lesbophobie et les violences que subissent les petites filles. L’objectif de la Lesbiennale est de mettre en avant l’art, les cultures, les pratiques culturelles lesbiennes en leur donnant la parole. L’engouement qu’elle suscite démontre bien la force et la vivacité des lesbiennes et plus globalement de tous les queers.

L’activiste française Alice Coffin avec qui vous dialoguerez dimanche à Passa Porta dit qu’être lesbienne, c’est une fête. Cela vous parle?

Evidemment! Cela veut dire que la révolution se fera en dansant. Avec notre playlist. On est ouvertes aux propositions. Mais, pas trop quand même (rires).

Extraits de "Caillasses"

> «Poitrines rugissantes de colère / Nous sommes la foudre / De petites gens, couleur suie / Nous sommes la colère / La lumière de la lame qui brille dans la nuit / Nous sommes le sang.»

>> «Je serre les jambes, elle les écarte et défait le zip de son jean, glisse difficilement ses doigts et me trouve. Instants suspendus. Sa langue enroule la mienne. Tandis que mon clitoris se gonfle de plaisir, déjà prêt à expirer. Je mordille ses lèvres, embrasse son cou, caresse ses cheveux.»

Poésie

"Caillasses"

Par Joëlle Sambi

Éditions L'Arbre de Diane

120p. - 12€

Note de L'Echo:

[1] D’après le rapport sur les ressources mondiales (2017-2018) seulement 3% des fonds LGBTI mondiaux sont destinés aux projets lesbiens, et à l’intérieur de ceux-ci, 8% sont alloués aux organisations lesbiennes en Europe. Voir site : https://lgbtfunders.org/

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