interview

Jón Kalman Stefánsson: "À part ça, il n'y a rien à dire de nous"

Jón Kalman Stefánsson. ©BELGAIMAGE

"Lumière d'été, puis vient la nuit", le premier roman de cette rentrée littéraire, nous vient des fjords islandais et pourtant il nous parle à l'oreille.

À quoi tient le charme puissant des romans de l'islandais Jón Kalman Stefánsson, cette étrangeté si familière? Depuis dix ans, nous le lisons en français par la grâce de la traduction d'Éric Boury qui entre en résonance avec cette écriture charnelle, réaliste et si poétique à la fois, poreuse aux mystères des hommes et imprégnée de lettres autant que de vie. Cette fois encore, nous lisons cette cartographie d'un quotidien entre ciel et terre avec l'émerveillement du contemplateur d'une scène breughélienne. Chaque détail ravit: une trogne, une réplique, une pensée, une chevelure. Nous sommes l'un d'entre eux, la postière indiscrète, la belle nageuse rousse, le jeune paysan taiseux. Ils nous précèdent dans la rue, à la coopérative, au snack sous le regard bienveillant et aguerri de l'écrivain.

Jón Kalman Stefánsson ne s'empare ni de leurs rêves, ni de leur silence mais il les entend et les noue à la grande trame de l'existence, conscient de son rôle de poète, narrateur de l'épopée humaine. Jadis, dans les Eddas et autres sagas scandinaves, les Géants triomphaient des Dieux, les trolls jouaient des tours aux égarés, aujourd'hui les héros islandais sont fermiers, maris cocus ou vieilles filles, commères jalouses ou comptables obsédés des règles. Et leurs démons sont intérieurs, mais ils continuent à feindre de croire aux fantômes quand la lumière s'éteint brusquement sur leur passage et les empêchent de travailler. Pourtant nul n'évoque un funeste présage lorsque le voltage intime frôle l'embrasement au passage d'une jolie croupe...

Éditions Grasset - Interview de Jón Kalman Stefansson - "Lumière d'été, puis vient la nuit"

Condition universelle

La seule magie est celle de l'auteur qui, d'une bourgade assoupie de 400 habitants, façonne le miroir de notre condition universelle, car tous nous craignons l'obscurité, le départ de l'aimé(é), l'ennui, le destin qui fuit dans l'insignifiance des tâches, et chacun aspire à la félicité sous un ciel clément. 

En huit chapitres, le barde moderne des lettres islandaises retrouve l'étendue d'un récit piqué de détails et toute la saveur de l'oralité; la vivacité des répliques, la fluidité des portraits, les silences sont portés par le haut désir qui relie les uns aux autres. Stefánsson montre à quel point toute vie, fût-elle banale et minuscule, aspire à l'harmonie, à la simplicité, la beauté et combien elle est tributaire d'une modernité qui souvent la dupe, l'assoupit pour le meilleur ou le pire dans le canapé devant la télé.

Alors qu'il y a les étoiles, les livres, la musique. Était-on plus ou moins heureux lorsque les journaux arrivaient avec deux jours de retard, qu'il n'y avait que du mouton dans les assiettes, que les mets exotiques et les voies rapides n'altéraient pas encore le goût ni le plaisir de conduire lentement, en savourant le temps gagné à rêvasser au volant de son camion?

La perte du simple et de l'essentiel

Nul passéisme dans ces interrogations mais une question alarmée sur la perte du simple, du saisonnier, du connu, de l'indispensable proximité avec les choses et les êtres, fût-ce avec la routine rassurante et la chaleur moite des salles communautaires, qui servaient autant aux enterrements qu'aux réunions syndicales, à une conférence mensuelle ou au trop rare bal. La solitude n'y pesait pas moins, qui incite à s'enfoncer davantage dans le mutisme, à caresser un peu plus son chien ou à lever trop souvent son verre ou alors à tout quitter pour l'Amazonie.

Mais ceux-là reviennent parfois heureux de s'inscrire à nouveau dans la douce monotonie et le giron ardent d'une amante délaissée. Rien n'est plus important pour Jón Kalman Stefánsson que ces joies-là, embrasser des lèvres aimées, prendre un café, donner du bonheur, deviser, inventer ensemble et sauver une culture qui nourrit l'âme, rassemble, éveille des talents, permet de se raconter et de se reconnaître identiquement étrangers ou radicalement semblables.

Roman

"Lumière d'été, puis vient la nuit"

Jón Kalman Stefánsson

Note de 5/5

>Parution le 26 août 2020.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés