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interview

Katharina Volckmer: "En un sens, j'ai toujours su que j'étais un chat qui aboie"

Katharina Volckmer: "Les Allemands ont toujours un peu honte, partout il y a des traces de ce que nous avons fait dans le passé." ©Sueddeutsche Zeitung Photo

Déjà culte à l’étranger, "Jewish Cock", de Katharina Volckmer, explore la culpabilité allemande, la question du genre, l’asservissement de nos corps et le danger des tabous érigés en barrières morales.

"Jewish Cock", de Katharina Volckmer, ovationné par la critique à sa sortie en Angleterre, règle ses comptes avec la prétendue normalité. Un monologue provocant et inconfortable, courageux et salutaire, qui aborde rageusement la "question" du genre dans la perspective historique du "problème" juif. La seule question qui vaille étant, bien entendu, l'identité de l'être.

À dix-neuf ans, vous quittez l'Allemagne pour Londres pour rencontrer la personne que vous êtes. Ce texte vous ne pouviez l'écrire qu'en anglais?

C'est vrai, pour certains projets, il faut une certaine distance.

"C'est certainement une des continuités du fascisme et même du colonialisme, cette manière de penser qu'il y a des êtres humains, et d'autres qui le sont... un peu moins!"

Une femme monologue dans un langage frontal, souvent drôle, avec un chirurgien juif qui, la tête entre ses jambes, ne dit mot. Il fallait rompre avec la syntaxe châtiée dans laquelle les règlements discriminatoires ont toujours été rédigés?

Oui, et puis, je trouve difficile d'être drôle en allemand, cette langue un peu lourde (elle rit). J'aime aussi les limites que cela impose d'écrire dans une autre langue que la sienne; l'anglais est plus proche maintenant de ma vie. C'était aussi un processus – accepter une part de moi-même.

Roman

“Jewish Cock”

Par Katharina Volckmer

Traduit par Pierre Demarty

Édité par Grasset

200p. - 18,50€

Note de L'Echo:

Vous mettez en parallèle "le problème" juif et la "question" du genre. Est-ce pour montrer qu'on n'est pas sorti de ce réflexe de classification?

Je pense que c'est certainement une des continuités du fascisme et même du colonialisme, cette manière de penser qu'il y a des êtres humains, et d'autres qui le sont... un peu moins! Cela existe encore toujours aujourd'hui.

La forme du monologue, est-ce pour ne plus être interrompu par le besoin de l'autre de se justifier?

Et aussi parce qu'il était important pour moi que, face à cette Allemande, le Docteur Seligman soit présent, même s'il ne parle pas. À elle de naviguer avec ce silence. Beaucoup de gens savent combien c'est fatigant d'écouter!

"Cela reste embarrassant. Les Allemands ont toujours un peu honte, partout il y a des traces de ce que nous avons fait dans le passé."

Sa prétendue monstruosité – puisqu'elle se fait greffer une "bite" – et sa virulence verbale nous disent que la vraie monstruosité, la seule brutalité, sont celles qui enferment dans une identité non choisie à la naissance?

Oui, au début, la voix est très provocatrice mais au fil du voyage, elle va vers sa propre vulnérabilité, non? Elle veut trouver une manière d'en parler. C'est un personnage complexe, qui exprime sa douleur, sa tristesse et sa libération. Elle cesse d'être une femme mais elle ne cesse pas d'être allemande.

Vous-même êtes en conflit avec l'héritage allemand?

Cela reste embarrassant. Les Allemands ont toujours un peu honte, partout il y a des traces de ce que nous avons fait dans le passé. Oui, c'est difficile. Je voulais interroger ce que cela signifie d'être né avec un corps allemand dont on ne peut s'échapper.

"Il y a cette citation de Thomas Bernhard que j'aime beaucoup qui dit que 'les parents ont détruit leur enfant'."

"Nous sommes les pêchés les uns des autres", écrivez-vous.

Il y a cette citation de Thomas Bernhard que j'aime beaucoup qui dit que "les parents ont détruit leur enfant". La famille m'intéresse beaucoup, c'est un espace qui reste compliqué pour devenir soi-même, comme le pays maternel. Dans un contexte d'identité nationale, en Allemagne, il reste difficile de parler honnêtement avec sa propre famille de la culpabilité individuelle et collective sous le nazisme. Ils disent aux Juifs, "nous sommes désolés", oui, mais ils ne parlent pas vraiment...

Avez-vous songé à la manière dont pouvait être reçue l'érotisation d'Hitler qu'il y a dans votre texte?

Il reste une fascination, et je voulais bien sûr me moquer de cela parce que je la trouve absurde, et il y a des connotations sexuelles avec Hitler. C'est important de se moquer de ces personnages, de ne pas trop les respecter, d'autant que ce devait être une personne très banale.

"Être une femme, être un homme qu'est-ce que cela dit? Très peu, je pense, et pourtant cela à une influence énorme sur nos vies."

"La mort est silencieuse; ce ne sont jamais les choses bruyantes qui nous tuent; ces choses-là font vomir, hurler, pleurer, et ne cherchent qu'à attirer l'attention", écrivez-vous. C'est la banalité du mal, dont parlait Hannah Arendt, qui tue? D'où ce plaidoyer? "En un sens", écrivez-vous, "j'ai toujours su que j'étais un chat qui aboie".

Dès qu'on aperçoit une personne, on voit un corps et on se fait une opinion. On juge, on fait des hypothèses qui créent des situations très stressantes. Or, ce n'est pas si facile, on peut être né dans un corps et désirer en avoir un autre. Être une femme, être un homme qu'est-ce que cela dit? Très peu, je pense, et pourtant cela à une influence énorme sur nos vies. Ma narratrice décide de ne plus accepter ce destin binaire.

"Jewish Cock" par Katharina Volckmer.

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