L'abolition de la peine de mort, le combat de Robert Badinter

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Avocat pénaliste avant d'être garde des Sceaux de Mitterrand, Robert Badinter a fait de l'abolition de la peine de mort le combat de sa vie. Un combat pour la vie.

La phrase d’Henry Torres, son maître, a accompagné Robert Badinter durant toute sa carrière d’avocat, gravée comme une maxime au fronton de son œuvre: "Ton problème à toi ce n’est pas de savoir ce qui est juste ou non, ton seul problème, ta raison d’être, à toi avocat, c’est de défendre." L’avocat Badinter n’a eu de cesse que d’appliquer cet enseignement. Défendre son client, quel que soit son crime, quelles que soient les circonstances, pour que le droit prévale toujours. Partant, Badinter ne peut souffrir qu’en infligeant la peine de mort, un État de droit, non seulement se rende coupable d’un crime qu’il interdit par ailleurs mais, pire encore, prenne le risque d’exécuter un innocent. L’abolition de la peine de mort sera son combat, pour le droit et pour la vie.

"Je ne ferai pas la plaidoirie de la défense de Patrick Henry, mais le procès de la peine de mort."

Marie Gloris Bardiaux-Vaïente est historienne avant d’être scénariste. Elle a réalisé sa thèse de fin d’études sur l’abolition de la peine de mort en Europe. Pour le progrès sociétal que cet acte représente, et par admiration pour Robert Badinter aussi. C’est donc assez naturellement en BD qu’elle choisit de raconter les mécanismes qui ont poussé l’homme d’État à porter ce projet.

Avant même d’être garde des Sceaux dans le premier gouvernement de Mitterrand, Badinter était un abolitionniste convaincu.
Viscéral, même. Sans doute l’a-t-il toujours été, mais les affaires qu’il a eu à plaider l’ont conforté dans cette opinion que la peine de mort est inepte. C’est le cas de l’affaire Buffet-Bontemps. Les deux compagnons de cellule tentent de s’évader mais cela se termine dans un bain de sang où deux gardiens sont égorgés par Claude Buffet. Son complice Roger Bontemps, qui n’avait pourtant pas de sang sur les mains, sera aussi condamné à mort et sa grâce sera refusée par Pompidou. Il n’était pas innocent mais il n’avait pas tué. L’autre affaire, c’est le jugement de Patrick Henry, tueur d’enfant. Badinter le considère comme une crapule mais il doit le défendre. Mais il ne fera pas, comme il le dit lui-même "la plaidoirie de la défense de Patrick Henry mais le procès de la peine de mort".

L’abolition, le combat de Robert Badinter

Note: 5/5

Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden, Glénat, 126 p., 17,5 EUR

Lorsque Mitterrand est élu, c’est assez naturellement qu’il se tourne vers Badinter pour porter le parcours législatif de l’abolition qui figurait dans son programme.
Oui, mais cela n’avait rien d’acquis pour autant. C’est certainement le représentant du monde judiciaire le mieux placé pour le faire. L’abolition est une question de société assez transpartisane. La gauche est généralement abolitionniste. Mitterrand l’a inscrite dans son programme de législature mais il a lui-même signé des arrêts de mort durant la guerre d’Algérie. La droite est assez partagée.

Et c’est là que l’avocat Badinter se montre aussi un très fin tacticien politique.
À l’Assemblée nationale, où la majorité était à gauche, le combat était relativement facile. Mais il a l’intelligence de mettre en avant le courage politique d’un Philippe Seguin, pilier de la droite et abolitionniste militant, pour s’attirer davantage de suffrages sur les bancs de l’opposition. Face au Sénat majoritairement à droite, le combat est plus complexe, mais il sait trouver les arguments, différents de ceux qu’il a avancés à l’Assemblée. Il y parle du retard pris par la France par rapport aux autres pays, de l’entrave que représente la peine de mort dans l’Europe judiciaire qui s’harmonise, du pouvoir exorbitant d’un homme seul, le président de la République, à qui revient le choix ultime de la grâce.

Son combat porte un grand débat de société, comme celui de Simone Veil sur la dépénalisation de l’avortement.
Ce sont effectivement de ces débats qui font avancer les sociétés. Mais celui de Simone Veil était plus dur encore parce qu’elle était rejetée par une partie de son camp. Mais l’un comme l’autre ont fait face à une grande violence dans les débats et dans l’opinion publique. Badinter et son confrère avocat ont reçu des menaces de mort, il y a eu une tentative d’attentat. Cela leur a demandé une énergie folle alors qu’ils étaient confrontés à une grande solitude pour porter ce fardeau.

Mais on est sans doute dans une période charnière favorable à ce genre de débats de société. VGE arrive après Mai 68, assez libéral, il permettra de faire passer l’IVG mais aussi la majorité à 18 ans par exemple. Dans la foulée, Mitterrand veut faire passer une série de mesures chères à la gauche. Dont l’abolition.

Une lecture intelligente

À la lecture de cette volumineuse bande dessinée, on sent un travail d’écriture très poussé pour faire ressortir les moments les plus forts du combat de Robert Badinter. Marie Gloris Bardiaux-Vaïente travaille sur les ellipses pour ne garder que l’essentiel de son récit, jouant des sauts dans le temps pour accrocher le lecteur dans un premier temps, puis lui expliquer le contexte ensuite.

Ainsi, d’emblée on assiste à l’exécution froide et implacable de Bontemps, à l’effroi de Badinter, avant de comprendre comment on en est arrivé là. Mais la scénariste ne se contente pas de cette technique. L’affaire Henry est traitée comme un polar qui débouche sur le procès, celui de la peine de mort. Enfin, dans la dernière partie, Bardiaux-Vaïente parvient à rendre la pugnacité et la vivacité des débats dans les arènes politiques de l’Assemblée et du Sénat.

Que ce soit dans les scènes de prétoire ou dans ces débats, son découpage est remarquable pour garder le lecteur en attention. Le dessin de Malo Kerfriden est tout en sobriété, juste rehaussé de bichromie, et en élégance. Mais ses regards en disent long et portent admirablement les récitatifs extraits des discours ou des plaidoiries.

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