L'autrice Barbara Kingsolver se joue de notre mode de vie suicidaire

©©Philippe Matsas/Opale/Leemage

Humour, pédagogie, dialogues brillants dézinguent vigoureusement l'Amérique selon Trump. Lisez "Des vies à découvert" de Barbara Kingsolver!

«On croit ou on meurt. Incontournable. C'est comme la loi de Darwin, ce sont les plus forts qui survivent». Penser que Barbara Kingsolver laissera dire sans répliquer est mal la connaître. La romancière américaine Barbara Kingsolver, diplômée en biologie de l'évolution, en écologie et militante engagée, reflète dans tous ses livres son inquiétude pour le monde vivant, malmené par la surexploitation, le réchauffement climatique, le désengagement public dans les soins de santé, les parcs nationaux ou l'éducation.

«Nous n'avons pas les moyens d'arrêter de faire ces conneries qui détraquent le climat, et nous n'avons pas les moyens de ramasser les morceaux une fois que les conneries sont faites». La nature ne prend que ce dont elle a besoin, rappelle-t-elle en passant. Kingsolver a le souci et la manière d'alerter les lectrices en particulier, par des détails parlants, des réparties pleines d'humour et un sens de l'image imparable qui font passer ses bavardages parfois un peu longuets au second plan d'une séduisante intelligence.

Roman

«Des vies à découvert»
Barbara Kingsolver

Traduction de Martine Aubert, Rivages, 574p., 24,50 euros

♥ ♥ ♥ 

«Des vies à découvert» commence par un souci de tapis-plain moisi dans la maison de Willa. Et au moment où on se dit qu'on se fiche pas mal de ses conversations avec l'entrepreneur – qui suggère de la mettre à bas pour en construire une nouvelle –, elle nous accroche avec malice. Car si la maison est branlante, c'est parce qu'elle n'a pas de fondations. Entendez pas d'enracinement, un vice de forme, qui devient la métaphore qui soutient, elle, tout le roman. Que devient une Nation qui ne vise que le court terme et bâti sur du sable sans se soucier des générations suivantes?

Willa et son mari ont dû quitter Philadelphie pour Vineland (New Jersey); elle a perdu son boulot de journaliste et lui n'a jamais été titularisé à l'université où il enseigne pour un salaire dérisoire. Salaire qui va devoir les faire vivre, en plus de son vieux père grabataire sans couverture sociale, mais violemment anti-Obamacare, et de leur fils diplômé d'Harvard en économie et travaillant à temps-plein pour rembourser un prêt étudiant qui le laisse sans ressource.

Mode de vie suicidaire

Ce que raille sa sœur, castriste et partisane de la décroissance. En matière de surenchère et de spéculation, sa langue bien pendue en connaît un rayon, autant dire que les conversations pétaradent joyeusement et que les incohérences de notre mode de vie suicidaire sont taillées en tranches, au même titre que le rôti.

Willa espère que cette bicoque ait abrité une célébrité locale qui leur vaudrait un classement patrimonial et des réparations gratuites. Elle va découvrir qu'en fait de célébrité, c'est le taudis d'en face, où bricolent des garagistes au noir, qui en a connu une, oubliée, qui n'intéresse plus personne. Une biologiste hors pair, Mary Treat, correspondante d'un Darwin admiratif. Ce brillant esprit à réellement existé sans jamais être reconnu, parce que femme et hors cénacle. Ses découvertes n'avaient rigoureusement aucun débouchés commerciaux. Donc, inutiles.

«Nous n'avons pas les moyens d'arrêter de faire ces conneries qui détraquent le climat, et nous n'avons pas les moyens de ramasser les morceaux une fois que les conneries sont faites.»
Barbara Kingsolver
Autrice

Ce vis-à-vis avec la maison d'en face et avec le XIXe siècle autorise Kingsolver à  mettre en perspective l'éternel et très actuel combat de la science contre l'obscurantisme. Dieu contre Darwin. Comme s'il était permis de douter des vérités scientifiques sous couvert de liberté d'opinion, et de croire ou non à ce qu'elles démontrent, de les enseigner ou non, de suivre leurs recommandations ou pas. Cette vision du monde altérée par la crédulité, la paresse intellectuelle, l'ignorance, l'intérêt particulier ou l'aveuglement donne du brio à cette auteur populaire dans le bon sens du terme, pédagogue sans en avoir l'air.

Vineland, où vivent Willa et Mary à deux siècles de distance, fut réellement fondé par un entrepreneur immobilier vers 1860. Sa générosité apparente à l'égard des classes laborieuses vira rapidement au profit et à l'exploitation, à la tyrannie mégalomane et à la censure de la presse d'opposition. «Toute ressemblance avec des personnages existants» serait pure coïncidence précise Barbara Kingsolver...

Rivages | Barbara Kingsolver présente "Des vies à découvert"

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