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L’autrice de BD Liv Strömquist révolutionne le regard sur le sentiment amoureux

L'autrice de BD Liv Stromquist. ©Albin Olsson

La star suédoise de la bande dessinée et des féministes a été faite mardi docteure honoris causa de l’UCLouvain pour son travail mêlant sciences et humour. Rencontre.

«On est très contentes», nous glissent plusieurs membres du personnel de l’UCLouvain dont l’enthousiasme déborde, suggérant qu’il n’est pas si courant que l’on honore une autrice féministe. «Depuis l’annonce de cette remise, beaucoup de gens ont lu vos livres», lui dit tout sourire Vincent Blondel, recteur de l’UCLouvain, lors de la cérémonie virtuelle, avouant à demi-mots que pas mal de monde au sein de l’université l’a découverte suite à la suggestion de son nom pour le titre de docteure honoris causa.

Alors, qui est cette Liv Strömquist que les uns découvrent avidement et que les autres se réjouissent de voir célébrée? Pour beaucoup de féministes francophones, ses livres ont été des révolutions sur la manière d’envisager l’amour, le couple ou la famille: «Il y a eu un avant et un après la lecture des “Sentiments du Prince Charles” (sa première BD traduite en français, NDLR). On ne se rend pas compte, en fait, que nos relations humaines, sentimentales et sexuelles sont si culturellement normées et relèvent de tant d’obligations», commente la journaliste et écrivaine Myriam Leroy. «Si on a envie de convertir quelqu’un à l’égalité, c’est très facile de le faire avec une BD de Liv Strömquist.»

Aucune idée progressiste dans ses BD ne manque de chiffres, études ou concepts pour l’appuyer: pour nous montrer notre culture telle qu'elle est – construite –, pour nous faire réfléchir à ce qu’elle pourrait être – différente. Cela va des théories du philosophe Byung-Chul Han sur le narcissisme propre au capitalisme tardif jusqu’aux travaux de la politologue Wendy Brown sur le moralisme réprobateur. Des scientifiques, il faut le reconnaître, que personne ne lit dans le texte et qu’elle mixe intelligemment avec des éléments de pop culture et des gossip de magazine people, comme les histoires à répétitions de Leonardo Di Caprio ou celle, abusive, dans laquelle est engagée Whitney Houston: «Ce sont toutes des choses qui m’intéressent, j’ai commencé à dessiner là-dessus lorsque j’étais à l’université. Je faisais beaucoup de recherches pour la rédaction de mes travaux et en lisant je dessinais ce qui m’étonnait dans les marges.»

«Quand j’ai commencé à dessiner, j’étais très en colère, je voyais autour de moi mes amies, des femmes formidables, manquer de confiance en elles, se dévaloriser, avoir énormément de problèmes avec leur corps, se sentir inférieures dans leurs relations aux hommes.»
Liv Strömquist
Autrice de BD

De plus, la différence avec d’autres BD de vulgarisation, c’est l’humour décapant de Liv Strömquist qui fait mouche, comme lorsqu’elle établit le classement des pires petits copains de l’histoire: Edvard Munch, Mao Zedong ou encore Ingmar Bergman qui «fait des enfants au même rythme que les poules pondent. Mais au lieu de s’en occuper, comme le coucou, il les laisse chez des collègues, des femmes attirantes qui dégagent un charme magnétique»; ou lorsqu’elle remet le Prix Bobonne aux épouses les plus méritantes, comme Oona O’Neill, 36 ans de moins que son mari Charlie Chaplin. «Cela tombait bien, car pendant ses 17 dernières années, Charlie avait besoin de soins 24h/24: soins qui lui furent prodigués par une paire de jambes jeunes, dynamiques et sexy.»

«Quand j’ai commencé à dessiner, j’étais très en colère, je voyais autour de moi mes amies, des femmes formidables, manquer de confiance en elles, se dévaloriser, avoir énormément de problèmes avec leur corps, se sentir inférieures dans leurs relations aux hommes», nous raconte-t-elle avec beaucoup d’énergie dans la voix. Comme si la colère n’était toujours pas tout à fait passée. «Cela a été un moteur: je voulais que les femmes se sentent plus légitimes.»

Avec Jackson Pollock et Lee Krasner. ©Liv Stromquist

Intéressée par la réflexion

En France, son éditeur, Latino Imparato, a de quoi se réjouir des ventes de ses albums (autour de 140.000 exemplaires, ce qui est énorme). «Mais il y a, à mon avis, une chose plus importante», nous écrit-il: «Six ans après sa publication, “Les sentiments du prince Charles” se vend encore à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires par an. Dans le panorama éditorial actuel, c'est un phénomène rarissime qui en dit long sur l'impact sociétal de ce livre. Les autres titres (en particulier "L'origine du monde") suivent le même schéma.»

Liv Strömquist croit profondément, comme beaucoup de féministes, que tout est politique, même la manière de représenter le sexe féminin. «L’origine du monde» a ainsi été une des premières BD à traiter du sujet et l’exposition de certains de ses dessins dans le métro en Suède avait créé de nombreux débats dans le pays: «Aujourd’hui, je n’aurais plus besoin de dessiner ça, je suis passée à autre chose. En fait, mes livres reflètent mes préoccupations du moment, des questions que je me pose à certaines étapes de ma vie.»

«Six ans après sa publication, “Les sentiments du prince Charles” se vend encore à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires par an. Dans le panorama éditorial actuel, c'est un phénomène rarissime qui en dit long sur l'impact sociétal de ce livre.»
Latino Imparato
Son éditeur français

C’est en ça qu’elle se sent une «mauvaise activiste»: «Quand j’ai fini d’écrire un album, j’ai besoin de passer à autre chose, je ne pourrais pas parler pendant 20 ans du même sujet. Je crois que c’est en cela que mon travail peut paraître contradictoire à certains endroits.» Nous parlons beaucoup des potentiels paradoxes entre sa vision du couple (décrit dans «Les sentiments de Prince Charles» comme une institution devenue quasi religieuse et, à bien des égards, dogmatique) et de l’amour (plus suffisamment romantique ou mystique dans notre société consumériste, pour résumer ultra brièvement «La rose la plus rouge s’épanouit»).

Déterminisme social

«En fait, je suis plus intéressée par la réflexion que par toute autre chose», conclut-elle pensive. Et c’est sans doute ce qui fait aussi son succès: sa pensée n’arrête jamais de rebondir et de nous surprendre. Car Liv Strömquist, ce n’est pas qu’un regard révolutionnaire sur les sentiments amoureux. Sa BD «Grandeur et Décadence» traite ainsi avec brio des classes sociales et des conséquences du capitalisme. Elle y écrit: «On ne me demande jamais si je suis devenue artiste parce que je suis une blanche issue de la classe moyenne».

Elle se rend compte que toute la production littéraire et artistique en Suède est majoritairement le fait de personnes issues des classes les plus aisées. Nous lui demandons donc si elle est artiste parce qu’elle fait partie de la classe moyenne blanche et éduquée. Elle rit: «Oui, je pense que c’est un facteur majeur. Je ne suis pas une dessinatrice super talentueuse, mais mon père était artiste, ma mère libraire. Je n’ai pas autant de respect pour le dessin ou l’art que quelqu'un qui n’y a pas accès». Et ce peu de déférence aide énormément à réussir dans ce métier.

Avec Jessie O’Neil. ©Liv Stromquist

Au fond, tout son travail est une démonstration du fait qu’il faut continuer à regarder avec des lunettes de genre et de classes, parce que cela reste des grilles de lecture pertinentes pour comprendre notre monde et nous-mêmes. Ce qui ne l’empêche pas de se réjouir des évolutions en cours: «On a acquis des changements fondamentaux. Quand vous regardez un film du début des années 1990, vous êtes surpris·e de la manière dont les femmes sont représentées, ce qui montre bien que nous ne sommes plus au même endroit

Où sommes-nous alors? De quoi nous parlera-t-elle dans sa prochaine BD à paraître à l’automne 2021? Mystère. On sait néanmoins que l’autrice se déplacera en Belgique début 2022 pour une exposition de son travail et une mise en scène des «Sentiments du Prince Charles» à Louvain-la-Neuve. On a hâte d’y être.

A 41'41, l'intervention de Liv Strömquist lors de la cérémonie de L'UCLouvain du 9 février 2021

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