L'édition francophone face à la success story flamande

Flanders Literature a pris un an pour créer son site web (dont l’image ci-dessus figure en home page). L’équipe de Koen van Bockstal (ex-directeur chez Sony BMG) a consulté éditeurs et libraires du secteur pour peaufiner l’outil. "Cet investissement de 30.000 euros nous apporte une grande visibilité", dit-il. Cet instrument, unique en Europe, a attiré l’attention de plusieurs éditeurs, qui envisagent d’en acheter les droits. Info: www.flandersliterature.be. ©Andy Huysmans

Tandis que la Flandre finance sa présence à la Foire du Livre à hauteur du budget total de cette dernière, l’édition francophone bat de l’aile. Au manque de soutien, de moyens et de professionnalisme s’ajoute un marché français qui ne se laisse pas conquérir.

L’édition belge, petit corps au gros cerveau, a reçu un double coup à la tête: Luce Wilquin, fondatrice de sa maison, contrainte à une retraite précipitée; Christian Lutz, fondateur du Cri (1981-2013), puis de Samsa, privé des subsides annuels qui couvraient le tiers de ses frais. Leurs réactions sont contrastées: Luce Wilquin se veut discrète ("Rien ne change dans la maison", assure-t-elle, même si son devenir reste "ouvert"); Christian Lutz a publié un pamphlet stigmatisant la politique du livre, et Laurent Moosen, directeur de la promotion des Lettres à la Communauté française, qui "vise plutôt leur destruction! Le 25 décembre, une lettre m’informe de cette suppression, motivée par une analyse inculte, erronée de notre bilan". Il y voit une volonté de muer Bruxelles en "capitale culturelle de la Flandre".

En Belgique, comme ailleurs, l’édition littéraire (et de sciences humaines, ou non-fiction, dans le jargon) n’existe pas sans soutien public. Paradoxe, l’art et le savoir, denrées de première nécessité (Antoine Riboud, président-fondateur de Danone, demandait aux candidats dirigeants: "Quel est le dernier livre que vous avez lu?"), sont un marché fragile, aux marges faibles, et les subsides, une condition de sa survie. Or, ce financement public souffrirait d’un double handicap: opérationnel, en raison de procédures lourdes imposant des calendriers décorrélés des rythmes du secteur (60% des ventes concentrées dans la période des prix littéraires français, entre septembre et décembre); et stratégique, faute d’aide concertée à la diffusion internationale.

Dans ce paysage, Danielle Nees occupe une place à part. Seule à travailler à part égale dans les deux pays, Belgique et France, sa longue expérience (directrice générale de Flammarion, puis du département accessoires de Chanel, elle résume en souriant: "J’ai navigué de la mode, beaucoup d’argent et peu d’idées, à l’édition, peu d’argent et beaucoup d’idées…") l’a aidée à creuser une niche féconde. "Au bout de onze ans, mes deux marchés, belge et français, s’épaulent à 50/50. Mais on rebat les cartes chaque année." Sur un marché déclinant et de surproduction, "la visibilité reste faible, admet-elle, mais je sais compter…"

Elle étoffe sa galerie d’auteurs qui, à chaque livre, élargissent leur lectorat. Cela provoque-t-il leur fuite vers la France, comme pour certains auteurs de Luce Wilquin? "L’écrivain belge qui atteint une masse critique souhaite un nouvel éditeur en France, qui verse un à-valoir (une avance sur droits, NDLR), sur un marché plus vaste, et plus de lecteurs potentiels. Mais il sera chez Gallimard en énième position, alors qu’ici, chez son éditeur, il occupe une place de choix. Et l’accompagnement éditorial des grandes maisons françaises est faible."

Que lui inspire le sort de Luce Wilquin ou de Samsa? "Cela marque le déclin de l’éditeur concentré sur un marché intérieur, d’autant plus petit qu’il est investi par les auteurs… français! À l’inverse, la résilience de Genèse vient de la bataille menée sur ce marché français."

Des libraires peu patriotes

Analyse aggravée par plusieurs interlocuteurs qui estiment que nos libraires n’accordent pas de place de faveur aux éditeurs belges, d’aucuns les tenant même pour la portion congrue, ne rêvant, par une sorte de snobisme, que d’auteurs français. Danielle Nees constate surtout qu’en France, Genèse est apprécié comme une petite-cousine qui attire la curiosité. Et qu’en est-il côté nord du pays? "Il n’existe pas de fossé culturel entre romans néerlandophones et francophones. Un mauvais pli a été pris, selon lequel chaque communauté ne s’intéresserait pas à l’autre. C’est dommage. Un bon texte est bon, quelle que soit la langue."

"Le suzerain français traite encore la Belgique en vassal. Mais les éditeurs québécois, proches des Suisses, seraient ravis de coéditer et de mutualiser leurs forces avec nous. Le numérique peut faciliter ce processus, en réduisant coûts et logistique."

Éric Briys a fondé CyberLibris, bibliothèque numérique en ligne aux algorithmes propriétaires ouvrant l’accès au livre à des universités, des bibliothèques, des institutions du monde entier. "Si un auteur veut de l’échelle, il fait carrière en France, comme les chanteurs québécois (Charlebois) ou les acteurs belges (Poelvoorde). La coédition franco-belge reste difficile. Nos éditeurs sont peu invités au partage de la rente francophone, auquel la France se refuse. Il faut savoir que les éditeurs parisiens qui vendent un livre français au Québec francophone dressent un contrat comme s’il s’agissait d’une cession dans une langue étrangère. Le suzerain français traite encore la Belgique en vassal. Les coéditions sont trop rarement des codécouvertes. Mais les éditeurs québécois, proches des Suisses, seraient ravis de coéditer et de mutualiser leurs forces avec nous. Le numérique peut faciliter ce processus, en réduisant coûts et logistique." Sans omettre les littératures d’Afrique francophone. Pour lui qui sillonne les continents, "la main invisible du marché a besoin de la main visible de la puissance publique", car les petits éditeurs sont indispensables: "Ils vont là où les gros ne vont plus."

Entre France et Flandre

Que devrait faire la puissance publique pour aider ses petits? Le mode de financement public, estime Danielle Nees, pâtit d’un handicap: des subsides décidés et distribués alors que nous avons déjà publié les ouvrages, "ce qui empêche de mentionner la Fédération sur le livre". Informée en amont, elle pourrait s’engager davantage, décider de promotions ("Si j’ai 3.000 euros de plus, je peux payer une attachée de presse en France.").

Fédération w-B | Le Livre: 1% du budget de l’audiovisuel

Le budget de la culture à la Fédération Wallonie-Bruxelles (Focus Culture 2017. Fédération Wallonie-Bruxelles. www.culture.be) est en hausse de 25%, de 623 millions en 2007 à 857 millions en 2017. Toutefois, pondérée de l’inflation, pour un simple maintien, l’enveloppe 2019 devrait dépasser le 1 milliard. Rapportée à une inflation moyenne sur 12 ans de 2,5%, elle est donc en baisse de 20%. (www.inflationtool.com/euro-belgium)

Sur ce total, l’audiovisuel et le multimédia (233 millions, dont dotation à la RTBF), l’enseignement artistique (171 millions) et les arts de la scène (90 millions) dominent. Le livre, parent pauvre (25 millions, dont 20 aux bibliothèques) reçoit 3 millions pour l’édition, à peine plus de 1% du budget de l’audiovisuel et du multimédia. Cet écart est contre-nature: l’audiovisuel, qui fait largement appel à des auteurs pour ses œuvres de l’image, n’existe pas sans l’écrit.

Torchons et serviettes

Autre aspect symptomatique de cette répartition, livre et presse sont regroupés dans un secteur, soit 11% du total. Quiconque connaît ces deux métiers sait que ce sont deux domaines distincts, obéissant à des règles, des financements, des marchés, des rythmes de production et de diffusion différents: il n’existe ni livre quotidien, ni journal en plusieurs tomes. Tout ce qui relève de l’écrit n’est pas de même nature: la France l’a compris, où le ministère de la Culture a un secteur du livre distinct de celui de la presse.

1/1/8

L’édition joue au 1/1/8: un best-seller et une bonne vente financent 8 ouvrages publiés à perte. Cette équation traduit l’équilibrisme de l’économie du livre.

Dans le cadre de la francophonie, la Fédération Wallonie-Bruxelles devrait s’inspirer du modèle québécois, qu’elle connaît bien (elle publie l’écrivaine multiprimée, Michèle Plomer, appréciée au Québec, en France et Belgique). "Le Québec retient en début d’année des maisons de talent, aidées dans tous les secteurs: édition, promotion, diffusion. Même processus côté flamand. Si j’étais à la Fédération Wallonie-Bruxelles, je concentrerais mes efforts sur la diffusion à l’étranger."

Jacques de Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature française, renchérit: "Cette année, la Foire du Livre a pour invitée d’honneur… la Flandre. Bonne idée, si la réciproque était vraie à la Boekenbeurs d’Anvers!" Et de souligner avec gourmandise que le budget que la Flandre dégage pour sa présence à la Foire du Livre de Bruxelles équivaut au budget total de cette dernière! "Ceci nous met en demeure de nous situer entre Flandre et France. Peu de francophones lisent le néerlandais dans le texte, mais ils l’apprécient traduit. Comment? La littérature flamande dispose d’un fonds de promotion calqué sur le modèle scandinave. L’identité des pays d’Europe du nord, petits lectorats, s’est cristallisée autour de figures mondiales: Ibsen, Strindberg, Andersen. La Flandre, première des Nordiques, a eu Hugo Claus pour moteur tutélaire. Nous disposons d’un noyau créatif, de Georges Simenon, auteur belge mondial, à la BD, mais il nous manque le système économique et commercial pour le promouvoir. Pourtant, la France du livre, qui n’existait qu’à Paris, s’est décentralisée avec un Belge, Hubert Nyssen, fondateur d’Actes Sud, qui a assuré la carrière d’un Paul Auster, américain inconnu devenu d’abord célèbre en France!"

La Flandre rappelle de Decker, constitue le tiers du marché néerlandophone; Bruxelles et la Wallonie, le… douzième du marché francophone. Il faudrait "une cellule de promotion croisée entre Communauté française et politique économique". À Bangkok, souligne-t-il, le prix du livre est le même qu’à Paris: le Comptoir français du livre couvre le transport. Il déplore "l’amateurisme" de la Communauté française: "Des gens de valeurs, qui ne connaissent pas l’édition." Et il est sensible au cri de détresse de Christian Lutz, "qui réagit par un livre à l’affront subi".

La Flandre a aussi la fibre littéraire, doublée d’une fibre marchande. Koen Van Bockstal, directeur du Fonds flamand des lettres, souligne que la Flandre s’adosse à la Hollande et à la France, avec une présence affirmée dans les grandes foires, Paris, Francfort, Bologne, Londres, et un dispositif de prix fixe du livre inspiré du système hollandais (réduction de 10% limitée à six mois). Sa force, c’est d’abord un réseau de 250 librairies dites de "premier niveau", contre 50, côté francophone, rappelle Lieven Sercu, directeur général de Lannoo, "entreprise familiale, premier en Flandre, numéro deux en Hollande, avec 600 livres par an (plus de 1.000 en incluant Meulenhoff Boekerij et Unieboek|Het Spectrum, à Amsterdam)".

Standaard et Confituur

Cette ampleur flamande imprègne le francophone Racine, business unit du groupe. "Racine diffuse sur le marché français et international (en particulier anglo-saxon) grâce à un catalogue de titres d’auteurs francophones, directement publiés en anglais", comme "Peaks of Europe" de Johan Lolos, dont les droits sont vendus en Italie et en Allemagne. Cette vitalité ne s’arrête pas là. Outre les réseaux de librairies Standaard Boekhandel et Confituur Boekhandels, et plus de vingt librairies indépendantes, ajoutons Bol.com, l’Amazon néerlandais du groupe Ahold-Delhaize, et l’ensemble de marques Singel Uitgeverijen, spin-off du groupe hollandais WPG fusionné avec l’éditeur De Geus.

Diplomatie culturelle et volontarisme public portent leurs fruits. En 2016, la Flandre était invitée d’honneur à Francfort, première foire mondiale. Résultat: 315 projets littéraires signés avec 139 éditeurs…

Van Bockstal rejoint Briys sur la "main invisible". Diplomatie culturelle et volontarisme public portent leurs fruits: 40% des auteurs flamands édités aux Pays-Bas, vingt traductions néerlandais-français subventionnées par an, obligation du Fonds flamand d’aider les livres difficiles et, sur les grandes foires, la promotion des auteurs se fait main dans la main entre Fonds et éditeurs. En 2016, la Flandre était invitée d’honneur à Francfort, première foire mondiale. Résultat: 315 projets littéraires signés avec 139 éditeurs.

Le cadet Pierre de Mûlenaere, nouveau venu qui a créé Onlit en 2012, éditeur de livres numériques, puis papier, s’y attelle. "La vie des livres est de plus en plus courte. La marque importe plus que le catalogue. C’est l’heure de la relève. Luce Wilquin nous quitte, et les libraires Goffe, à Waterloo, ont vendu en 2017. Nous sommes une équipe free-lance d’édition guérilla à coût réduit. Notre ‘Rosa’, roman de Marcel Sel, plusieurs fois primé, s’est vendu à 3.000 exemplaires. Mon rêve? Coéditer avec les Suisses, les Français et les Québécois."

On en conclut que l’édition belge francophone est appelée à s’entendre, pour sa survie, entre France et Flandre, avec ses cousines françaises, mais aussi helvètes, québécoises et africaines.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect