L'exotisme à portée de mots

Andrea Marcolongo nous invite à redécouvrir notre langue maternelle à travers la beauté des mots et leur étymologie. ©©Leonardo Cendamo/Leemage

Le dernier livre de la jeune helléniste italienne Andrea Marcolongo, déjà autrice d’un best seller mondial sur les splendeurs du grec ancien "La langue géniale", est une plongée dans les profondeurs du langage.

C’est une petite collection bigarrée de mots: "nerveux", "migrant", "temps", "délicatesse", "solitude", "loup" ou encore "virgule" et "cerf-volant". En tout, il y en a 99. Ensemble, ils composent une drôle de fresque, un merveilleux "jardin", comme l’écrivait la grande helléniste Jacqueline de Romilly, à qui l’ouvrage est dédié. Mais qu’est-ce qui les relie, demandera-t-on? Une langue. Ses mouvements si subtils, le lointain bruissement de ses origines.

Couverture de l'essai "Etymologies - Pour survivre au chaos"

Ces mots, Andrea Marcolongo les a choisis, nous dit-elle, par "pur plaisir" et sans obéir à un plan déterminé. Chacun à leur manière, ils racontent la richesse de notre langage et de nos cultures en dessinant des trajectoires inattendues. Ils se dévoilent petit à petit, comme les terres nouvelles devant un explorateur. Pour les approcher, nous avons besoin d’une science aussi mal connue que stupéfiante: l’étymologie. Cette étymologie – qui vient d’etymos, signifiant "vrai", "réel", "authentique" –, Andrea Marcolongo nous dit qu’elle est une "bizarrerie".

Si elle passe souvent pour une discipline réservée à quelques érudits se préoccupant de détails, la jeune helléniste italienne en fait un véritable humanisme, un acte de résistance: "Nous sommes forcés de choisir le destin de notre langage", affirme-t-elle. "Il faut choisir de dire vraiment. Pas pour s’amuser. Pas pour jouer. Avant de prononcer un mot, il faut d’abord penser." Telle est l’idée majeure qu’elle veut défendre dans cet ouvrage: sans mots, l’homme est dépourvu de conscience. "Lorsque nous renonçons à un mot, nous ne portons pas atteinte au vocabulaire (ni au dictionnaire, où le mot sera toujours assurément reporté), nous offensons notre propre faculté de raisonnement, parce que s’il y a moins de mots, la pensée n’existe plus." Dans l’introduction, elle rappelle cette drôle d’histoire: dans les années 1960, à Tahiti, on avait pu observer un nombre anormal de suicides parmi la population de l’île. L’anthropologue Robert Lévy consacra une étude à ce phénomène et montra que "le langage des habitants était dénué de termes pour désigner la douleur de l’âme, depuis la tristesse passagère la plus banale jusqu’à la mélancolie, l’angoisse, la culpabilité, la rage. Les habitants de Tahiti, privés des moyens linguistiques pour dire combien ils souffraient et pour élaborer leurs propres états d’âme, choisissaient de s’ôter la vie. Les étymologies servent à ceci: à ne pas rester submergés, à ne pas avoir les mots qui nous manquent face à l’immensité de ce que nous ressentons."

"Les étymologies servent à ne pas rester submergés, à ne pas avoir les mots qui nous manquent face à l’immensité de ce que nous ressentons."
Andrea Marcolongo
Helléniste et essayiste


Redécouvrir notre langue maternelle

Ancienne plume de Matteo Renzi, Andrea Marcolongo, qui a élu domicile à Paris, estime comme tant d’autres que le langage est en crise. En revanche, elle refuse les discours nostalgiques et passéistes. Elle identifie deux problèmes: "d’un côté une hypertrophie incontrôlée qui provoque une surabondance de termes et une production effrénée de néologismes. De l’autre, une faiblesse généralisée, presque une fragilité, qui nous pousse à ne pas avoir confiance en nos mots, à penser qu’ils ne nous suffisent pas, qu’ils ne sont pas assez précis ni incisifs." Cet afflux de néologismes, nous avons encore pu l’observer, précise-t-elle, "avec la pandémie et ces nouveaux mots comme 'déconfinement' ou 'confinement', tout ce vocabulaire hygiéniste". Ce phénomène est également accéléré par les nouveaux modes de communication, qu’elle ne refuse pas pour autant: "Je n’ai rien contre les nouvelles technologies. J’utilise des émojis. Je ne suis pas snob", ajoute-t-elle en riant.

"Aujourd’hui, on maitrise plusieurs langues sans connaitre vraiment la nôtre."
Andrea Marcolongo
Helléniste et essayiste

Le vrai problème est ailleurs: nous ne faisons plus confiance aux mots, nous les négligeons. Comment y remédier? Comment retrouver le plaisir de dire? "Éduquer la nouvelle génération est un devoir. Ce n’est pas seulement l’étude du latin ou du grec qui importe, mais le fait de connaitre notre langue maternelle. Aujourd’hui, on maitrise plusieurs langues sans connaitre vraiment la nôtre", explique-t-elle. Refusant le ton didactique ou professoral, elle préfère voyager en nous emmenant dans son sillage: en parlant des mots, elle parle d’elle, enchaine les anecdotes, les bribes philosophiques et les illuminations poétiques; et en parlant d’elle, elle parle de cette humanité qui se débat avec les mots pour arracher le monde et le réel à l’anonymat et à la confusion. "J’ai besoin de l’étymologie pour me connaitre moi-même mais aussi pour connaitre les hommes et les femmes derrière le langage", déclare-t-elle encore.

La démocratie au cœur du langage

"La démocratie se loge au cœur du langage: la langue est un bien commun, un partage."
Andrea Marcolongo
Helléniste et essayiste

Ce beau combat pour dire le monde et dire qui nous sommes est, comme tout combat, fait de désillusions et d’abandons, mais aussi de victoires sûres. Andrea Marcolongo nous apprend à rêver les mots à travers leurs histoires qui ressemblent à des contes fantastiques. En les prenant ainsi par la racine, elle cherche moins la justesse ou l’exactitude que la beauté et l’émotion; elle fait du langage un baume plutôt qu’un simple outil ou un vulgaire divertissement. Ce faisant, elle rappelle que les mots, puissants autant que fragiles, simples autant que complexes, appartiennent à tout le monde. "La démocratie se loge au cœur du langage: la langue est un bien commun, un partage." Pour cette raison sans doute, elle est constamment menacée. "Orwell a bien montré que le premier mouvement du fascisme, c’est la manipulation du langage", explique-t-elle. À l’heure où les discours n’ont jamais semblé manquer autant de nuance tout en cédant à l’approximation, son ouvrage nous invite à revenir inlassablement aux sources du langage pour lui rendre sa vitalité et son pourvoir critique. Le plus grand dépaysement pourrait bien consister à prendre des vacances avec notre langue. L’exotisme est à portée de mots.

Extrait
"La virgule"

"Faisons une pause, la plus brève autorisée par les signes de ponctuation à l’intérieur d’une phrase: la virgule. Du latin virgula, 'petit bâton', dont vient aussi virgultum, 'jeune pousse', 'bourgeon'. La vie qui coule – la lymphe – dans un rameau de sapin cassé, sa couleur blanche virginale. Le fin ruban de dentelle ou de satin qui termine la manche d’un vêtement féminin: les tailleurs (un métier qui n’existe presque plus) appellent vergola en italien, le liseré de soie ou d’or cousu dans une boutonnière en guise d’ornement."

 


Essai
Étymologies – Pour survivre au chaos

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Andrea Marcolongo, Les Belles Lettres, 336 p., 17,50 €


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