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"L’extrême-droite n'a pas besoin de ‘Mein Kampf’ pour prospérer"

©AFP

Réédité en 2016 en Allemagne, "Mein Kampf", la bible du nazisme d'Hitler, paraît en français aux Éditions Fayard ce mercredi 2 juin, cadré par un apparat critique. Une hérésie en ces temps propices aux extrémismes? Deux historiens pensent le contraire.

Entre 1924 et 1925, Adolf Hitler purge une peine de prison en Bavière après l’échec d’un putsch. Alors qu'il n'a jamais songé à écrire avant son séjour en prison, il commence à rédiger quelques pages. Ces quelques pages vont devenir «Mein Kampf» («mon combat»), un livre-fleuve constitué de deux tomes, bible du nazisme et du troisième Reich.

À cette époque, Hitler est un homme politique marginal. Dans ce livre, il revient sur son parcours (de façon très fantasmée) et expose sa vision politique tout en désignant ceux qu’ils estiment être les ennemis de l’Allemagne, au premier rang desquels se trouvent les Juifs. Loin d'être un ouvrage «théorique», «Mein Kampf» est une logorrhée totalement indigeste, mélange hétéroclite de programme politique, d’autobiographie et d’opinions sur tout et n’importe quoi.

«Chaque couple recevait, par exemple, un exemplaire de ‘Mein Kampf’ lors de son mariage. Le plus souvent, il le revendait aux bouquinistes.»
Pieter Lagrou
Professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. Il a participé à la réédition de Fayard.

À partir de ce récit de vie, Hitler explique comment s'est constituée sa pensée et comment s'est forgée sa conception du monde, qui n’est absolument pas originale: «‘Mein Kampf’ est le produit intellectuel d'un milieu (les cercles ultranationalistes allemands, pangermanistes, racialistes/antisémites et revanchards) et d'une époque (l'Allemagne de l'après-Première Guerre mondiale)», nous explique l’historien Alain Colignon, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. «Sa seule originalité, c'est qu'il s'agit d'une synthèse personnalisée d'idées qui circulaient à l'époque, non seulement outre-Rhin, mais plus globalement dans l'Europe de ce temps. Ce n'étaient même pas des idées novatrices, car elles circulaient depuis cinquante ans et plus quand ‘Mein Kampf’ a été édité.»

Le point Godwin d’Hitler

Illisible, le livre suinte la haine. Si le projet d'extermination des juifs d’Europe n’est pas annoncé, l’obsession de la race et l’antisémitisme délirant et fanatique imprègnent l’ensemble de l'ouvrage. C’est en quelque sorte le point Godwin d’Hitler: sa seule explication à tout.

La publication du livre est un échec: lors de l’année de sa parution, en 1925, il s’en vend à peine 10.000 exemplaires. Dans les années qui suivent, la popularité croissante du futur dictateur n’y change rien: les ventes ne décollent pas. Il faut attendre 1933 pour voir la situation s’inverser: à partir de ce moment, le livre est partout, et ce jusqu’en 1945. Des millions de copies circulent. Un comble quand on sait le sort réservé à certains livres par les Nazis…

©doc

Mais les Allemands le lisent-ils vraiment? Et surtout, l’ont-ils lu en entier? Porte-t-il à lui seul toute l’idéologie du régime? Ce n’est pas certain. C’est sans doute plus en tant qu’objet symbolique qu’en tant que réel outil de propagande qu’il s’impose. Il faut donc relativiser son «succès»: «Il ne deviendra un best-seller que par la vente subsidiée», nous explique l’historien Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. «Chaque couple recevait, par exemple, un exemplaire de ‘Mein Kampf’ lors de son mariage. Le plus souvent, il le revendait aux bouquinistes. Si bien qu’à la longue, le prix de revente du livre était de quelques centimes seulement, car le stock d’invendus était immense. Le Troisième Reich a même dû faire une loi pour interdire la vente en occasion du livre!»

Succès de librairie en Allemagne

Si le livre a été longtemps interdit par crainte que sa reproduction alimente encore son statut d’objet de culte chez les nostalgiques du nazisme, une réédition a été annoncée la semaine dernière par les éditions Fayard. La date de parution n’a cependant pas encore été précisée. En Allemagne, le livre a déjà été réédité en janvier 2016 avec un apparat critique imposant. Dépouillé des fameux portraits d’Hitler ou autres symboles nazis, l’ouvrage se présente avec une couverture blanche, volontairement neutre. Le livre a été un succès de librairie.

«La seule originalité de 'Mein Kampf', c'est qu'il s'agit d'une synthèse personnalisée d'idées qui circulaient à l'époque, non seulement outre-Rhin, mais plus globalement dans l'Europe de ce temps.»
Alain Colignon
Historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale

D’où cette question qui rejaillit immanquablement: faut-il republier un ouvrage comme celui-là? Même accompagné d’un appareil critique, le livre ne risque-t-il pas de diffuser, d’une façon ou d’une autre, l’idéologie nazi dans un contexte où le complotisme et l'extrême-droite gagne en puissance un peu partout en Europe? Le pouvoir attractif de «Mein Kampf» pour certains courants d’extrême-droite ne va-t-il pas être décuplé avec l'élargissement de sa diffusion? «Le livre est obsolète et soporifique», tempère Alain Colignon. Le pire châtiment que l'on pourrait infliger à ses ‘admirateurs’, néo-nazis, para-néonazis ou extrémistes de droite en quête d'idéologie ou de certitudes, ce serait de les contraindre de le lire jusqu'au bout: ils mourraient d’ennui.»

Il ajoute: «Une certaine extrême-droite prolifère à notre époque, et elle n'a pas besoin de ‘Mein Kampf’ pour prospérer.» La plupart des historiens sont donc favorables à cette réédition. Certains émettent cependant des réserves concernant la forme: fallait-il le rééditer en format livre ou en format numérique? Quid des enjeux commerciaux derrière cette publication?

«Mein Kampf est tombé dans le domaine public», reprend Pieter Lagrou, qui a participé au projet français de réédition. «N’importe qui peut publier le livre dans des versions trafiquées, avec toutes les intentions possibles et imaginables. Il était donc important de se doter d'une édition scientifique sérieuse. il faut contenir, presque emmuré, ce texte dans un appareil critique.»

"Mein Kampf" réédité en Allemagne, une première depuis 1945

Démystifier le livre

«Pour moi, cela ne s'impose pas, mais je ne suis pas contre: cela donne au moins du travail à quelques historiens», déclare pour sa part Alain Colignon. «Il est disponible sur le Net tant qu'on veut, et pour les plus fascinés par ce titre, il est vendu en bouquinerie plus ou moins sous le manteau. L'interdire à nouveau ne servirait qu'à faire monter les prix sur le marché parallèle, s'il y en a un…»

«Sans vouloir faire de raccourcis anachroniques, Hitler qui écrit ‘Mein Kampf’, c’est un peu Trump qui écrit sur Twitter.»
Pieter Lagrou
Professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. Il a participé à la réédition de Fayard

La censure ne serait donc pas la solution. «Cacher les écrits d’Hitler, c’est lui donner trop d’importance», nous dit encore Pieter Lagrou. L’idée est donc bien, avec cette nouvelle édition, de démystifier ce livre: «Sans vouloir faire de raccourcis anachroniques, Hitler qui écrit ‘Mein Kampf’, c’est un peu Trump qui écrit sur Twitter. Si on publie les tweets de Trump dans 80 ans, il faudra faire un gros effort de contextualisation. Publier une édition critique ce n’est pas rendre le livre plus accessible, c’est au contraire le rendre moins accessible, puisque le premier imbécile qui tape ‘Mein Kampf’ dans Google peut y avoir accès. C’est comme pour la Bible ou le Coran, tout lecteur peut y trouver ce qu’il cherche. On ne pourra jamais empêcher cela. Notre objectif est d’aider le lecteur intéressé à lire ce qui est écrit. Il faut déconstruire le mythe d’Hitler en le lisant dans le texte.»

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