chronique

L'homme qui dessinait plus vite que son ombre

À l’occasion du 70e anniversaire de la création de Lucky Luke, le Musée de la bande dessinée d’Angoulême dédie, en prélude au festival qui se déroule la semaine prochaine, une exposition consacrée à son créateur: Morris…

L’ancien chai de Cognac, bâtiment très classieux situé de l’autre côté de la Charente et face au hideux palais du festival d’Angoulême, genre bunker de verre des années 70, expose les dessins de Morris, créateur de l’homme qui tire plus vite que son ombre. Maurice De Bevere, le Courtraisien, pour sa part, dessinait presque plus vite que la sienne puisqu’il réalisa plus de 70 albums (pour 300 millions d’exemplaires vendus) des aventures de son héros Lucky Luke au cours de sa carrière. Les aventures du cow-boy sont contées ici dans une rétrospective exceptionnelle avec, pour décor, un bardage de bois, genre petite ville du Far West et de grands agrandissements de cases de BD. Cette exposition ne manquera pas de ravir les amateurs, car elle réunit près de 150 originaux inédits, jusqu’ici conservés dans le coffre d’une banque avenue Louise, et ce depuis le début des aventures du cow-boy.

©Morris

L’art de Morris s’ouvre sur la genèse de l’histoire du héros du Far West et son évolution graphique très rapide sur deux ans. Elle démontre ensuite l’influence du western hollywoodien sur les thèmes développés: qu’il s’agisse du rodéo, du combat de boxe, du désert, des Indiens, voire de l’irruption du chemin de fer sur la prairie.

Exilé, par choix, en compagnie de Jijé et Franquin à l’initiative du premier – son mentor qui craignait un conflit nucléaire durant la guerre de Corée –, d’abord au Mexique puis aux États-Unis, Morris subit, à New York, l’influence notamment des futurs dessinateurs de "Mad", qu’il côtoie.

C’est à New York également qu’il rencontre René Goscinny, toujours grâce au père de Jerry Spring, avec qui il entame une collaboration de 25 ans, au rythme de deux albums chaque année.

Autocensure

Morris a tiré parti des limitations techniques de la mise en couleurs, par des aplats de couleurs très tranchées.

Ce dessinateur autodidacte, passionné de cinéma et qui rêvait de faire du dessin animé comme la plupart des auteurs de sa génération est, à la fois, sous le charme de "Tintin au pays des Soviets" tout en ayant intégré l’efficacité de la BD américaine. Le noir et blanc suffit d’ailleurs, comme dans les vieux comics d’outre-Atlantique, à son dessin, comme le prouvent les planches originales bichromes exposées. Quant aux limitations techniques qu’impose à l’époque la couleur, Morris en tire un parti révolutionnaire, en utilisant des aplats de couleurs très tranchées. Un aspect remarquablement mis en lumière, entre autres, par la dernière grande case de l’incendie dans "Les rivaux de Painfil Gulch".

©Morris

Les aventures paraissant dans "Spirou", le dessinateur doit faire face non pas à la censure, mais pratiquer l’autocensure. C’est que le bien-pensant Monsieur Dupuis est à cheval (si l’on peut dire) sur les principes moraux: les femmes, par exemple, n’ont bien sûr pas de rôles de séductrices, quand elles en ont un (Calamity Jane) dans les aventures d’un héros qui, au fil du temps, ressemble à son créateur.

Cette partie, l’une des plus intéressantes de cette exposition BD — en soi toujours une gageure, illustre comment la loi de 1949, en France, sur les publications destinées à la jeunesse, oblige les éditions de Marcinelle à quelques acrobaties (Jerry Spring et Buck Danny se sont vus ainsi fermer les frontières). Un exemple: le début de "Billy the Kid" où l’on voit Billy au berceau sucer son pistolet est retiré de l’album…

Les différents thèmes abordés sous la houlette des commissaires Stéphane Beaujean et Jean-Pierre Mercier sont ponctués d’extraits d’une interview du dessinateur il y a 20 ans (il décède en 2001) qui, pour une fois, révèle les secrets de son art et de sa technique.

Caricature et 3D

Excellent caricaturiste, il le fut un temps pour la rubrique politique du journal "Het Laatste Nieuws". Morris croque, entre autres, son ami Goscinny, dans un original exposé, et assortit les aventures de son cow-boy des visages de son copain Franquin (dans "La mine d’or de Dig Digger"), de Monsieur Dupuis, mais aussi de Clint Eastwod, James Coburn ou Lee Van Cleef en inoubliable chasseur de primes. Morris s’est d’ailleurs, au départ, inspiré de Gary Cooper pour imaginer son héros.

Comme souvent, cette exposition de bandes dessinées se révèle forcément très bidimensionnelle, mais elle acquiert la 3D lorsqu’elle évoque, dans son final, les personnages annexes, comme Jolly Jumper (avec des planches originales d’hommage au cheval dans "Chasseur de primes"), les Dalton, Ming Li Foo (ce blanchisseur chinois qui récure de façon si récurrente), et ce grâce notamment aux extraits de films réalisés du vivant de Morris. Mieux encore, ces personnages prennent vie dans les petites figurines mobiles, jouets que Maurice de Bevere concevait pour son plaisir quand il ne dessinait pas (c’est-à-dire rarement).

©Morris

Morris travaillait sur "Lucky Luke contre Lucky Luke" lorsque la Camarde a tiré un trait plus vite que lui. La thématique du double, qui revient souvent chez lui (par exemple, les O’Haras et les O’Timmins dans "Les rivaux de Painful Gulch", Rantanplan versus Rintintin…) et qui est évoquée dans cette rétrospective, ouvre pour ainsi dire et clôt son œuvre: dans "La mine d’or de Dig Digger" en 47, Lucky Luke se trouve confronté à son sosie, Mad Jim; en 2001, au moment où le père du cow-boy s’éteint, il est opposé à lui-même… Le duel fit trois morts.

"L'art de Morris", jusqu’au 18 septembre au Musée de la Bande dessinée, Quai de la Charente à Angoulême. Ouvert du mardi au vendredi de 10 à 18 h, samedi, dimanche et jours fériés de 14 à 18 h. Juillet et août jusqu’à 19 h, bdangouleme.com, www.citebd.org, + 33.54.53.85.65. Catalogue: "L’art de Morris" (Dargaud/Lucky Comics).

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