L'implacable Monsieur Choc

  • La bulle du vendredi
©RV DOC

Eric Maltaite et Stéphan Colman donnent vie et corps au plus impitoyable des méchants de la BD classique: Mr Choc. L'ennemi intime de Tif et Tondu s'est nourri de toutes les injustices.

Les fantômes de Knightgrave, Troisième partie
Maltaite et Colman,
Dupuis, 88 p., 16,5 eur

Un héritage lourd à porter? Lorsque Will, le créateur avec Rosy de Tif et Tondu, cède le personnage de Monsieur Choc à son fils, il savait tout le potentiel de l’un des plus implacables méchants de la BD classique. Derrière son heaume, toujours fagoté en queue-de-pie, maniant le fume-cigarette de ses mains gantées de blanc, Mr Choc est entouré d’un mystère impénétrable. L’ennemi intime de Tif et Tondu est apparu pour la première fois en 1955 dans "La main blanche". Il n’apparaîtra que dans 5 albums sur la quarantaine que compte la série. C’est peu, mais c’est assez pour marquer les esprits.

Will et Rosy avaient conservé ce maléfique personnage alors que Tif et Tondu ont connu depuis d’autres scénaristes et d’autres dessinateurs. Et l’ont donc cédé à Eric Maltaite le fils de Will. Il aura fallu près de quarante ans pour que Maltaite se décide enfin à en faire quelque chose. "Il fallait l’envie, et il fallait oser m’y attaquer. J’ai toujours eu d’énormes difficultés à m’y lancer. Quand j’étais enfant, Choc me terrifiait. Et le fait de l’avoir en héritage ajoutait sans doute à cette impression. Dès le moment où je m’attaquais à ce mythe, je ne pouvais pas me louper. Un jour, le temps est venu!" affirme Maltaite, qui voulait prendre le temps de se faire un nom dans la BD.

En accord avec sa mère, Eric Maltaite choisit son vieux compère Stéphan Colman pour écrire ce récit. "Il suffisait de se lancer finalement. J’avais quelques idées que j’ai soumises à Colman. Il m’a fait un synopsis. En dix jours de travail commun, le projet était bouclé et les détails étaient fixés dès le départ. L’histoire de Stéphan Colman correspondait à l’image que j’avais de Choc", se réjouit encore Maltaite.

Les auteurs ont pris le parti de poser les bases du personnage. Will et Rosy n’en avaient rien raconté dans les aventures de Tif et Tondu. Tout était donc à faire, avec pour seul contrainte de respecter ce qui fait la force du personnage: son costume et son machiavélisme. Au fil des trois tomes, on apprend donc le pourquoi du heaume, du queue-de-pie, du fume-cigarette et des gants blancs… Ce ne sont que des "détails" (très bien distillés d’ailleurs), mais c’est sur la personnalité de cet affreux que se concentre le travail. "Ce n’était pas simple. En racontant son histoire, on dévoile forcément qui est Choc, ce qui lui ôte une partie de son mystère. Il fallait donc amener les choses très progressivement. Faire comprendre qui il est sans tout à fait le savoir", confesse Maltaite. On ne sait par exemple pas (ou pas encore) quel est le moteur de ce criminel hors pair une fois ses vengeances assouvies, ni comment il est devenu de ce chef de gang hyperpuissant. "Ce n’est pas le propos de ce récit. Mais Choc n’a pas dit son dernier mot…", laisse entendre Maltaite.

Choc de la Grande Guerre

"On savait où on allait: un méchant en heaume. Puis on a découvert tout un contexte historique qui s’est mis progressivement en place", constate Maltaite. Adulte au milieu des années 50, Choc est donc né juste après la Première Guerre mondiale. La suite en découle assez naturellement, les années 20 en Angleterre, avec des troubles sociaux et la crise de 29, la montée du nazisme, en Allemagne mais en Angleterre aussi, qui aurait pu basculer sans la pugnacité de Churchill. Cela crée le contexte dans lequel Choc se sentira comme un poisson dans l’eau.

Au fil des trois tomes, on comprend donc comment Eden, enfant gentil aimant sa mère par-dessus tout, s’endurcit jusqu’à devenir le pire des criminels sans aucun scrupule. "Tout le monde a une part noire en soi. Il suffit d’un déclencheur pour l’exacerber", estime Maltaite. Et cette noirceur teinte tout le récit d’une vengeance digne de Dumas. "Nous nous sommes astreints à le montrer tel que la vie l’a formé, de brimades en coups durs, de mauvaises rencontres en camarades douteux. Si on ne l’excuse pas, on le justifie." Et, in fine, le lecteur balance entre l’attachement ou la haine pour ce personnage incroyable. "Il est différent des autres méchants parce qu’il est son propre patron, au contraire d’un Olrik par exemple, qui est toujours l’exécuteur de quelqu’un d’autre", analyse-t-il.

Le ton est naturellement beaucoup plus réaliste que celui de la série Tif et Tondu qui a vu naître Choc. Encore que les albums où le méchant apparaît sont aussi ceux dont le ton est le plus sérieux et où Will et Rosy étaient le plus réalistes. Le personnage prend réellement corps et gagne en épaisseur.

Mais Colman et Maltaite, malgré la violence sans fard du propos, la jouent plutôt en finesse pour déposer progressivement les pièces du puzzle. Rien n’est jamais totalement affirmé de manière explicite, mais plutôt insinué. Il en va par exemple de la sorte pour son amitié avec William, jeune dandy monte-en-l’air londonien. Une amitié plutôt particulière pour ne pas dire ambiguë. Comme des souffrances de Choc, ces fameux "fantômes de Knightgrave" qui le hantent de manière incessante.

©RV DOC

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