La bataille du Livre contre le coronavirus

Tandis que des aides se mettent en place avec le Fonds Start (1), l’édition fourbit des stratégies pour ne pas boire la tasse. Le point avec des responsables de chez Grasset, Libella, Lanoo, Racine, Fonds Mercator et 5 Continents.

Olivier Nora, patron de Grasset, dresse un tableau lucide: "Les auteurs et les livres sortis juste avant la crise ont eu les ailes coupées: ils sont sacrifiés. Mis en vente sur Amazon et en grande surface, mais sans mise en place en librairie, ils ont eu une couverture presse et radio et se sont en partie écoulés. Ils n’auront pas de seconde chance: des années de travail presque réduites à néant. Ceux que nous avons pu stopper à temps sortiront au second semestre 2020 ou en 2021."

"Cela promet un pic à la rentrée, une saturation des circuits de distribution, des libraires submergés. La rentrée littéraire de septembre sera partiellement décalée à janvier. Ce coup de frein général probable de deux mois entraînera un glissement de nos programmes sur deux ans. En temps normal, la rentrée littéraire se prospecte au printemps: visites des représentants aux libraires, puis réunions de représentants chez l’éditeur. Tout cela n’aura pas lieu."

"La rentrée littéraire de septembre sera partiellement décalée à janvier. Ce coup de frein général probable de deux mois entraînera un glissement de nos programmes sur deux ans."
Olivier Nora
Directeur de Grasset

En temps normal, les livres de la rentrée sont fabriqués entre mars et mai. Malgré l’incertitude, il fait avancer les ouvrages dont les textes sont prêts, que les imprimeurs encore ouverts ont accepté de fabriquer et de stocker avant fermeture.

"L’aide des pouvoirs publics doit aller d’abord aux libraires et aux petits éditeurs, idéalement en proportion inverse à leur chiffre d’affaires. Sortir un best-seller en numérique a du sens, pas un ouvrage de fond. Quant aux outils numériques, qui vont à l’encontre du métier traditionnel de l’éditeur, ils fragilisent les libraires, "nos meilleurs ambassadeurs". 

Luigi Spina a photographie les sublimes plâtres de Canova pour les éditions 5 Continents (c) 5 Continents

Chez 5 Continents
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«Canova à quatre temps»

Remarquable ouvrage, sublimé par l’œil du photographe Luigi Spina, premier d’une série de quatre, sur les plâtres d’Antonio Canova, l’un des plus grands sculpteurs de tous les temps.

 

Capacité hors-sol

Olivier Nora poursuit: "Je suis ébloui par la capacité d’adaptation hors-sol de nos équipes, fruit d’une efficacité acquise. L’essentiel de l’éditorial est en télétravail, mais ce qui prend 10 minutes en réunion réclame 20 mails circulaires. Nous prenons de l’avance en travaillant sur les droits étrangers avec les éditeurs en d’autres langues, les droits secondaires et dérivés avec les réalisateurs ou les producteurs. En un sens, nous armons le ressort pour mieux rebondir ensuite."

"Les ventes de notre boutique en ligne et sur les plates-formes (Amazon, etc.) sont en hausse de 35%, centrées sur les romans et livres pour enfants. La vente de livres électroniques se limite en Belgique à quelques pourcents, qui ne compensent guère."
Katrien Beeusaert
Directrice ventes et marketing chez Lanoo

Pour Laurent Laffont, qui présida JC Lattès (2014-2019) avant d’intégrer Libella (Buchet-Chastel, Phébus…), cette crise permet de "rouvrir les fonds numérique et papier". Les éditeurs du groupe ont choisi cinq ouvrages à proposer en numérique. Librairies fermées, l’édition peut "certes doper l’offre numérique par la publicité et le discount (jusqu’à 50 %), opération qui profite à la Fnac ou Amazon, dont la commission se situe autour de 30 %".

Depuis 5 ans, toutes les nouveautés paraissent déjà en papier et numérique. "Je songe à publier un livre sur Cédric Villani en numérique seul." Au-delà, la relance des romans sera incertaine  jusqu’en juin, et le cumul des titres reportés entraînera une surproduction qui grignotera les profits; en revanche, les documents revêtiront une nouvelle importance: il vaut mieux reporter les titres futurs, qui intégreront la réflexion sur cette crise."

Porcelain Pugs. A passion. The T. & T. Collection (c) Fonds Mercator

Au Fonds Mercator
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«
Porcelain Pugs. A passion»

Somptueux volume sur la collection de carlins en porcelaines de Meissen d’un grand collectionneur belge.

 

Chez Lannoo, Katrien Beeusaert, directrice ventes et marketing, précise: "Le chiffre d’affaires baissera énormément jusqu’à l’été et de 20 % pour 2020. Les ventes de notre boutique en ligne et sur les plates-formes (Amazon, etc.) sont en hausse de 35%, centrées sur les romans et livres pour enfants. La vente de livres électroniques se limite en Belgique à quelques pourcents, qui ne compensent guère".

"Les libraires sont créatifs, certains assurent la livraison à vélo. Pour les petits, sans boutique en ligne, nous facilitons les commandes."
Michelle Poskin
Éditrice de Racine

À Tour et Taxis, Michelle Poskin, éditrice de Racine, au sein de Lannoo embraie: "Nous devons garder le contact avec nos lecteurs, notamment via nos réseaux sociaux, les newsletters et notre propre boutique en ligne. Les Fnac, Club ou Standard Boekhandel en Flandre proposent souvent la livraison gratuite et quelques libraires indépendants comme Filigranes ont mis l’accent sur la vente en ligne. Les libraires sont créatifs, certains assurent la livraison à vélo. Pour les petits, sans boutique en ligne, nous facilitons les commandes: l’acheteur commande au libraire et Lannoo livre au lecteur. Espérons que notre site logistique de Tielt restera opérationnel, c’est la clé." 

Pour Bernard Steyaert, du Fonds Mercator, "Italie, France, Royaume-Uni, Allemagne multiplient les mesures de soutien à la culture. En Belgique, elles sont urgentes (et imminentes) si l’on veut sauver notre édition". 

"Numériser et mettre en ligne un livre existant n’est pas très coûteux. Créer un livre interactif est hors de prix."
Bernard Steyaert
Directeur du Fonds Mercator

Dilemmes léonins

Les éditeurs d’art adossant leur production aux expositions des grands musées, qui sont fermés, ils doivent miser sur le reste. À tout seigneur, tout honneur, Bernard Steyaert, directeur  du Fonds Mercator, maison historique qui rayonne dans le monde entier, illustre cette impasse: "L’exposition Keith Haring à Bozar était une locomotive des ventes. L’exposition Turner a fermé le lendemain de son ouverture. Nous espérions que les librairies restent ouvertes: elles ont fermé le 18 mars. Seul recours: les plates-formes comme Amazon, acheminent encore, mais les distributeurs spécialisés livres sont à l’arrêt. Heureusement, notre entrepositaire tourne encore, au ralenti."

"Côté production, les dilemmes sont léonins: un de nos catalogues pour une exposition parisienne à venir est en cours de reliure mais ne sera pas livré. Pourrons-nous facturer le musée? Pourrons-nous payer l’imprimeur? Numériser et mettre en ligne un livre existant n’est pas très coûteux. Créer un livre interactif est hors de prix. Pour l’été et l’automne, nous avons maintenu un programme de catalogues et beaux livres, monographies d’artistes, un livre ‘détective’ sur Van Gogh, à nos risques propres."

"Le monde des cactus" (c) Racine

Chez Racine
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Le monde des cactus

En cette période épineuse, un voyage au monde du cactus, sculptures végétales. Cet hommage passe par les regards et les mots de cactophiles-voyageurs (sic), prêts à beaucoup pour s'agenouiller devant une « boule d'épines».

Bernard Steyaert poursuit: "Je veux être optimiste et parier qu’à la sortie de cette crise, le public sera sevré d’Internet : il aura envie de réalité, donc de livres. En Italie, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne (qui vient de décider 50 milliards d’euros d’aides au secteur culturel!, NDLR), des mesures de soutien ont été prises. La Belgique semble enfin également comprendre qu’éditeurs, imprimeurs, distributeurs, sont un secteur économique vital. Des mesures sont urgentes si l’on veut sauver notre édition."

Enfin, éditeur belge, Éric Ghysels a sa maison (5 Continents) à Milan, épicentre de la tourmente… "Les projets publics sont gelés, parmi les projets privés, nous réussissons à sortir les livres de collectionneurs ou musées privés, de fondations ou d’artistes. Notre vulnérabilité soudaine a révélé la solidarité de mes collaborateurs et de mes clients dans le monde, un antidote exceptionnel, fruit de 18 ans de travail."

"Comme face à un cancer, ce soutien est le meilleur traitement. Cela nous permet de poursuivre la préparation d’un livre qui sera emblématique de l’après-Corona, ‘Une histoire photographique du sentiment amoureux de 1850 à 1950’, à paraître en allemand, italien, français, anglais, sans doute espagnol et flamand."

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