"La bibliothèque du futur devra contribuer à la démocratie" (Sara Lammens)

©Kristof Vadino

Institution culturelle trop peu connue, la Bibliothèque royale est devenue la KBR. Derrière cette nouvelle appellation, un grand chantier de modernisation mis en place par sa jeune directrice, Sara Lammens.

Musicologue de formation, Sara Lammens a, en toute logique, débuté sa carrière dans la section musique de la Bibliothèque royale de Belgique. Elle a ensuite monté un service de communication pour devenir, par après, directrice des services d’appui (notamment en charge de la numérisation). En 2017, elle est nommée directrice générale ad interim. "Dès le départ, j’ai pris le poste comme s’il était définitif. On ne peut pas construire des projets à long terme sinon."

Depuis, un vent nouveau souffle sur le Mont des Arts: changement de logo, nouvelle baseline, et un projet résolument tourné vers l’avenir pour cette institution qui, avec son architecture monumentale, trône au plein centre de Bruxelles dans une étrange indifférence. "On va désormais utiliser le nom KBR et proposer une expérience culturelle plus globale, qui intègre aussi le musée et les expositions. Tant qu’on utilise le terme de ‘Bibliothèque royalé’, les gens ne pensent qu’à une bibliothèque."

Ne pas céder à l’emballement caractéristique de notre époque tout en prenant acte, entre autres, des bouleversements induits par les nouvelles technologies, tel est le jeu d’équilibriste auquel elle doit s’adonner. Dans ce contexte, la fonction de la bibliothèque sera désormais de "protéger le temps", "ce qui signifie: conserver les traces du passé et garantir un temps de qualité voué aux choses importantes. Chaque année, à Bruxelles, il y a 6 à 7 millions de touristes. Nous avons un énorme potentiel pour les attirer avec une programmation culturelle de haut niveau." Mais comment moderniser une bibliothèque? Comment faire basculer dans le futur un lieu qui, par principe, a pour fonction de garder le passé?

"Le leitmotiv est l’ouverture. L’année dernière, la British Library a par exemple organisé une exposition consacrée à Harry Potter qui a eu un énorme succès!"
Sara Lammens
Directrice de la KBR

Le défi semble titanesque. "Le bâtiment est situé en plein centre de Bruxelles, entre le haut et le nord de la ville. Il a été ouvert en 1969. À cette époque, c’était une bibliothèque ultra moderne, mais prévue principalement pour la lecture et la recherche. Elle n’avait pas vocation à organiser des expositions et abriter un musée. Aujourd’hui, le but est de proposer des activités plus grand public, sans chasser pour autant les chercheurs et les étudiants."

Et le numérique?

Au sujet de ces derniers, il faut constater une réalité. "Les étudiants qui viennent ici ne touchent plus à un seul livre." Il s’agit donc notamment de faire entrer les nouvelles technologies dans ce temple du savoir qui ne conserve pas moins de 8 millions de documents. "De nos jours, l’usager s’attend à tout trouver en ligne. Lorsque tout sera mis en ligne, peu de gens auront besoin de se déplacer pour consulter les collections physiques. On pourrait se dire: mettons tout le paquet sur la numérisation et, dans 200 ans, on n’existe plus. Je ne pense pas de cette manière: il est nécessaire de garder l’emplacement physique, car nous avons des choses à montrer."

L’idée n’est donc pas de dénier les possibilités offertes par le virtuel, bien au contraire. "Le virtuel a ses avantages aussi, pour la recherche notamment. Toutes les métadonnées créées permettent de gagner un temps considérable. En outre, elles favorisent la constitution de liens qui n’existaient pas auparavant, ou qui pouvaient seulement se construire à plus long terme."

Dans un monde en pleine mutation et en proie à l’instabilité, c’est le rôle de la bibliothèque au sein de nos sociétés qu’il faut repenser entièrement. "Contrairement à d’autres, je ne pense pas que le papier va s’effondrer. La bibliothèque du XXIe siècle sera physiquement présente. Elle ne sera plus composée que de salles de lecture, mais par un ensemble de choses ayant pour but d’offrir une expérience plus globale et plus singulière aux visiteurs. À sa manière, la bibliothèque du futur devra contribuer à la démocratie. Dans les bibliothèques publiques, il y a encore des livres, mais il y a aussi des conférences, des expositions, etc."

Face aux prophètes autoproclamés du numérique qui nous annoncent régulièrement la mort du livre, elle fait front. "L’objet en lui-même dit quelque chose. Nous devons maintenir cette mission de conservation pour l’éternité, cette mémoire physique." Et le lecteur dans tout ça? "Le lecteur de l’avenir, qui viendra sur le site, sera spécialisé. Les chercheurs auront toujours besoin de documents qu’on ne trouve que chez nous. Ce n’est pas la même chose de voir un manuscrit médiéval sur internet et de le voir en vrai. Les touristes, par exemple, sont très demandeurs: ils veulent voir, sentir et même toucher. En revanche, le grand public ne viendra plus pour consulter."

Si la jeune femme ne manque pas d’enthousiasme, on imagine bien que, dans le paysage politique belge, réformer une telle institution est parfois une véritable gageure. "Au niveau des institutions belges, reformer est souvent synonyme de ‘compliqué’, mais il ne faut pas toujours se cacher derrière cette complexité. Dernièrement, nous avons trouvé des financements auprès de Toerisme Vlaanderen. Certains vont dire: ‘La Flandre prend position au sein d’une institution fédérale.’ Nous voulons dépasser ce genre de débats stériles. Si nous trouvons de l’argent pour faire des choses intéressantes et donner ce patrimoine aux citoyens, on le prendra."

En pleine réflexion

Les choses se mettent donc en place pour réaliser une modernisation qui passera par la rénovation du bâtiment, par la restauration des manuscrits et la création d’un musée en 2020, mais aussi par la poursuite du processus de digitalisation des collections. "La KBR reçoit une dotation de 15 millions d’euros. Une grande partie de cet argent est destinée au personnel et au fonctionnement. La numérisation n’a jamais été intégrée là-dedans. Mais, via un programme fédéral, nous recevons 500.000 euros par an pour réaliser la numérisation. Sur dix ans, 10% de la collection a ainsi été numérisée."

Au niveau international, toutes les bibliothèques nationales sont confrontées à ces mêmes problématiques. "Les bibliothèques nationales sont en pleine réflexion. Le leitmotiv est l’ouverture. L’année dernière, la British Library a par exemple organisé une exposition consacrée à Harry Potter qui a eu un énorme succès."

Pour se défaire d’une image quelque peu poussiéreuse, il importe enfin de faire évoluer la fonction du bibliothécaire, mystérieuse figure qui, à l’instar de la bibliothèque elle-même, a nourri un si grand imaginaire.

©Kristof Vadino

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