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La condition humaine sous la plume enivrante de Myśliwski

Wieslaw Myśliwski brasse un filtre enivrant de remords et d'espièglerie dans la Pologne rurale d’hier. Un art total qui hisse l'expérience minuscule au rang d'odyssée de la condition humaine.

Voilà une expérience littéraire comme il en est de trop rare. L'œuvre de Wieslaw Myśliwski (1932) se joue – se moque? – du temps et des modes. Ce grand auteur, deux fois couronné du prix Nike des lettres polonaises, comme sa consœur le prix Nobel Olga Tokarczuk, conçoit une œuvre à la fois centrifuge et centripète, perpétuellement en mouvement. Ses romans, dont trois sont parus chez Actes Sud, plongent dans l'avant-guerre d'une Pologne rurale disparue, à l'image du monde d'hier.

Rien de folkloriste, mais un art total qui hisse l'expérience minuscule au rang d'odyssée de la condition humaine. Les romans de Wieslaw Myśliwki équivalent à arpenter une fresque murale éventrée par les balles et trouées par les récits.

Ceux d'entre vous qui ont vu en 1977 «La Classe morte» de Tadeusz Kantor aux Halles de Schaerbeek ou «Wielopole» à l'Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve, trouveront dans cette œuvre un écho familier d'un univers commun, bien que plus apaisé: celui des vivants drapés dans le linceul des morts sur lequel projeter leurs versions d'une histoire intime balayée par l'Histoire, les guerres et le récit de libérateurs, devenus oppresseurs.

Art total

Le dramaturge mettait sur scène son village disparu et son père mort, pour les interpeller, rejouer la partie. Il manipulait de grands mannequins assis à la table de vérité dans une sorte d'art total que pratique lui aussi, avec maestria, Myśliwski. D'une simple photo l'auteur tire un fil, dévide la trame de ce roman autobiographique enivrant. Sur cette photo, il porte un costume marin et est accompagné de son père, ancien officier de la guerre polono-bolchevique de 1920, anti-héros écœuré lui racontant les batailles d'Hannibal dans un essoufflement cardiaque. Lui, dont la casquette militaire à large bord ne sert plus qu'à caler la porte du four et à effrayer les oiseaux...

Pauvre homme lettré qui sous l'avancée nazie se réfugie dans la ferme de la famille fruste de sa femme, plus citadine que lui. Et tandis qu'il maudit Hitler et Staline, il assiste impuissant au bourrage de crâne de son fils, pionnier de l'ère nouvelle qui en secret implore Dieu de ne pas se tromper dans l'éloge du Petit Père des Peuples!

Comment s'étonner que, devenu écrivain, le fils ne fasse son miel de ces carambolages tragi-comiques et ne se méfie pas de l'avenir, rarement radieux, préférant se retourner sur ce passé vécu en aveugle, en porte-à-faux avec des parents qui chérissaient les temps anciens, l'art bourgeois, la liberté de mondes imprévisibles, tandis que lui vantait le plan quinquennal.

D'une simple photo l'auteur tire un fil, dévide la trame de ce roman autobiographique enivrant.

Le prodige de cet incomparable auteur est de charrier dans un seul flot «ce chaos de pensées, de sentiments d'images et de représentations» dans lequel, dit-il, «je m'engouffre afin de trouver les mots capables de cerner ce chaos, de le nommer et de le décrire.» Sans point de vue extérieur, mais à hauteur d'enfant réfugié dans la cave, à hauteur des seins de sa tante, de la table du grand-père, de l'entresol d'où il entend les demoiselles du dessus danser le tango, quand l'ère est aux clameurs militaires.

«Les temps sont nouveaux mais tout reste vieux». Cruauté et cocasserie, fantômes et survivants, collabos et partisans caracolent dans cette épopée qui emporte irrésistiblement dans le torrent furieux de l'Histoire jusqu'aux chiens, jusqu'aux vaches, jusqu'aux mythes crottés de la boue des mensonges, des tranchées et des cimetières.

Roman

«L'Horizon»
Wieslaw Myśliwski

Traduit du polonais par Margot Carlier, Actes Sud, 560p., 24,50 euros

Note de L'Echo: 5/5

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