La jeune littérature turque, un espace de liberté?

La romancière Asli Erdogan (à droite) étreint sa mère après avoir été libérée de prison en décembre dernier. Elle y a passé plus de quatre mois pour propagande terroriste. ©AFP

Derrière l’œuvre monumentale d’Orhan Pamuk et d’autres "classiques" turcs, une nouvelle génération d’auteurs s’invente un style nouveau pour contourner la censure.

La romancière turque Aslı Erdoğan donne rendez-vous dans une maison d’édition du centre d’Istanbul, à l’abri des regards. Elle arrive fatiguée, après une séance de physiothérapie. "La prison m’a fait du tort", se plaint-elle, du fait que la minerve, qu’elle porte pour de multiples hernies discales, lui a été refusée au début de sa détention, au mois d’août dernier. Remise en liberté conditionnelle le 29 décembre, elle sera à nouveau face aux juges, au palais de justice d’Istanbul, le 14 mars, pour la nouvelle audience de son procès. L’auteur de plusieurs romans, dont quatre traduits en français, et des textes du recueil "Le Silence même n’est plus à toi" (Actes Sud, janvier 2017) est accusée "d’appartenance à une organisation terroriste" et "d’atteinte à l’unité de l’État". Aslı Erdoğan risque la prison à vie pour avoir apporté son soutien au quotidien pro-kurde Özgur Gündem, fermé sur ordres des autorités, l’an dernier.

"Mes 20 ans de carrière ont pris fin avec un coup de fil de 30 secondes de mon rédacteur en chef."
Ece Temelkuran

Chroniqueuse de renom, Ece Temelkuran est aussi victime de la censure qui sévit dans son pays. Elle a été licenciée du quotidien "Habertürk", en 2012, pour deux de ses chroniques à propos d’une bavure de l’armée turque. L’une était adressée directement au Premier ministre de l’époque, Recep Tayyip Erdogan. "Mes 20 ans de carrière ont pris fin avec un coup de fil de 30 secondes de mon rédacteur en chef", se souvient amèrement l’auteure de "La Turquie, entre égarement et nostalgie", à paraître cet automne aux éditions Galaade.

Pour Hakan Günday, l’enfant terrible de la jeune littérature turque, les ennuis datent de 2009, quand l’armée a porté plainte contre lui pour son ouvrage "Zyan" (Galaade, Prix France-Turquie 2014), une fable glaçante qui mêle service militaire obligatoire et la mémoire d’un aïeul pendu pour une tentative d’assassinat de Mustafal Kemal en 1929. Le procureur avait déclaré le non-lieu. "Était-ce dû au fait qu’à cette époque on pouvait critiquer l’armée ou bien que le procureur croyait vraiment en la liberté d’expression, je ne sais pas", déclare-t-il, sans pour autant être dupe sur les ressorts de la censure. "Il ne faut pas chercher beaucoup de logique à tout ça. La censure des autorités, c’est un petit enfant de cinq ans. Ca regarde où il y a le plus de bruit et le plus de lumière. Ca va un jour d’un côté, un autre jour de l’autre côté. Ca a toujours été comme ça."

La protestation et l’ironie

Une jolie rue de Beyoglu, quartier historique d’Istanbul, un bureau niché sous un toit. Nous y rencontrons Nermin Mollaoğlu, qui a fondé, en 2005, l’agence Kalem, spécialisée dans les droits étrangers des auteurs turcs. "Le timing était parfait. La Turquie était sous le feu des projecteurs, Orhan Pamuk allait recevoir son Prix Nobel de littérature un an plus tard, le ministère de la Culture soutenait les traductions d’auteurs turcs." L’expansion a été rapide. "Avant 2005, de toute l’histoire de la République de Turquie, plus ou moins 300 livres ont été traduits du turc. En 10 ans, l’agence Kalem a vendu près de 2.000 titres en six langues." Un regret, que l’attribution des fonds alloués à la traduction par le ministère de la Culture soit devenue moins transparente ces dernières années, et plus politique.

Succédant aux incontournables de la littérature turque moderne, comme Ömer Seyfettin, Yaşar Kemal, Nazim Hikmet et Ahmet Tanpinar, puis des "classiques modernes" comme Orhan Pamuk, Nedim Gürsel et Enis Batur, la nouvelle génération d’auteurs refuse de se laisser enfermer dans un moule. Ancien réfugié politique en Belgique dans les années 80, Yiğit Bener connaît les affres de l’exil, qu’il relate dans "Le Revenant" (Actes Sud, 2015), son roman phare, Prix Orhan Kemal (le Goncourt turc) en 2012. "Le point commun avec les auteurs de ma génération, c’est-à-dire ceux qui ont vécu le coup d’état de 1980 dans leur première jeunesse, c’est bien sûr le souvenir de cette répression, de ce sentiment de défaite. Mais ce thème est traité de manière très différente par les uns et par les autres. Je ne pense pas qu’on puisse faire de comparaisons", explique-t-il.

"L’oppression peut vous forcer à trouver un certain point de vue, à inventer des métaphores. Mais vous ne pouvez pas chanter quand vous avez un couteau sous la gorge."
Aslı Erdoğan

Un avis partagé par Timour Mihudine, responsable de la collection "Lettres turques" chez Actes Sud. "Il n’y a pas de point commun entre les auteurs turcs actuels, sauf qu’une partie peut être, selon moi, classée dans la littérature dite marginale ou underground. Ils sont dans une forme de protestation et d’ironie qui s’éloigne de la prose classique turque, qui est relativement sérieuse. Yiğit Bener, Hakan Günday et Murat Uyurkulak (‘Tol’, Galaade, 2010) sont dans cette catégorie. Ce sont des auteurs qui sont inspirés par la bande dessinée et le roman satirique, qui ont envie de s’amuser avec la littérature. Puis il y a les romanciers qui sont de très grands stylistes, comme Aslı Erdoğan ou Sema Kaygusuz (‘L’Eclat de Rire du Barbare’, Actes Sud, mai 2017) qui vont vers le lyrisme. Pour finir, il y a les auteurs turcs d’origine kurde, comme Murat Özyaşar (‘Rire noir’, Galaade, mars 2017). Il n’a pas beaucoup écrit, mais c’est un auteur important qui représente la jeune génération d’auteurs kurdes qui s’imposent dans le domaine turc."

La création était-elle toujours possible, malgré les atteintes à la liberté d’expression en Turquie? Oui mais… Bête noire de l’État, Ece Temelkuran a dû s’inventer un nouveau style. "Ecrire mon dernier livre pour une audience étrangère a été ma façon de me créer un espace que le pouvoir politique ne peut envahir, explique-t-elle, depuis Zagreb où elle réside. L’autocensure est dans l’oxygène que l’on respire. Malgré ce nuage d’autocensure, il y a une production énorme avec une pluralité et une diversité très large. Quand vous avez autant de conflits, vous avez autant de créations", précise Hakan Günday, depuis la terrasse d’un café libraire sur la rive asiatique du Bosphore. Aslı Erdoğan est plus pessimiste. "D’une certaine manière, l’incertitude et le chaos peuvent se transformer en art. L’oppression peut vous forcer à trouver un certain point de vue, à inventer des métaphores. Mais vous ne pouvez pas chanter quand vous avez un couteau sous la gorge."

Hakan Günday

"Ce qui ne me dérange pas ne m'intéresse pas"

Hakan Günday ©©Antoine DOYEN/Opale/Leemage

Il y a du Jean qui rit et du Jean qui pleure chez Hakan Günday, l'enfant terrible de la jeune littérature turque contemporaine. Ses mots sont autant de perles que de bazookas. Auteur, à 43 ans, de neuf romans dont quatre parus en français, l'écrivain réfute les dichotomies toutes faites, le noir et le blanc. "Je ne raisonne jamais en matière d'espoir et de désespoir, ça ne me dit rien", expliquait-il récemment dans un café sur la rive asiatique du Bosphore. L'auteur tire son inspiration du malaise et de l'oppression, d'états au bord du chaos et de la révolte. "Ce qui ne me dérange pas ne m'intéresse pas, explique-t-il. Je me suis beaucoup plus intéressé à la partie de la machine qu'on appelle l'humanité, d'où il y a un bruit qui sort. Ca veut dire que là, il y a un problème." Dans "Topaz", son dernier ouvrage traduit en français (Galaade, avril 2016), il s'attaque au tourisme de masse, en narrant l'existence pathétique d'un spécialiste de l'arnaque dans une grande bijouterie d'une destination ensoleillée de la Mer Egée. Aux premières loges des événements politiques qui secouent la Turquie, il jette un regard impitoyable sur le régime d'Ankara, mais garde espoir dans la capacité des Turcs à faire la paix avec eux-mêmes. "La Turquie a ce pouvoir-là, parce qu'elle a ça dans sa nature, de coexister et d'avancer. Mais la Turquie n'a pas fini sa guerre avec elle-même." 

Aslı Erdoğan

"Je porte une croix"

Asli Erdoğan ©©Laurent Denimal/Opale/Leemage

Aslı Erdoğan est devenue, bien malgré elle, le symbole de la liberté d'expression bafouée en Turquie. Auteur engagé, elle a été arrêtée le 17 août dernier et a passé plus de quatre mois en détention provisoire. Son crime: avoir participé à un comité de soutien du quotidien pro-kurde "Özgur Gündem", alors que le conflit civil a repris depuis bientôt deux ans en Turquie. La romancière se défend pourtant d'être un auteur "politique". "Soudain, je me retrouve à porter une croix. L'ironie est que je ne suis pas la grande figure politique que le monde s'imagine. Je ne suis qu'une écrivaine qui écrit dans les marges de la littérature. Je suis une existentialiste. Je m'intéresse à la mortalité et à la condition humaine." Scientifique de formation, l'écriture s'est imposée à elle, "comme un besoin intérieur". Si sa plume est tranchante comme une lame de rasoir, c'est qu'elle renvoie aux propres tragédies de l'écrivaine. "Dans ‘Le Mandarin miraculeux'(*), mon personnage est une femme qui ne voit que d'un seul œil. Par cette image, je confesse que je ne vois que la face noire du monde." Dans "Le Bâtiment de pierre"(*), elle décrivait déjà, à sa manière, l'enfermement et l'oppression, avant même son séjour en prison. Les quatre chroniques qui lui ont valu d'être arrêtée sont comprises dans le recueil "Le silence même n'est plus à toi"(*), 27 textes qui nous plongent dans la dure réalité de son pays.

(*) Tous parus chez Actes Sud.

Yiğit Bener

"Je suis un écrivain pluriel"

Yiğit Bener ©rv doc

Yiğit Bener était en Belgique quand il a reçu son mandat d'arrêt en Turquie, après le coup d'état de 1980. Il avait 22 ans et militait pour l'extrême gauche. Il restera huit ans dans notre pays. Devenu traducteur interprète de haut niveau, il a souvent servi d'intermédiaire entre les hommes politiques français et turcs, dont plusieurs présidents. À le croire, il n'a pas pris la plume pour dénoncer les travers de la société, mais par "atavisme", puisque son père et son oncle étaient romanciers. À moins que ce ne soit un peu des deux. Dans "Délires simultanés" (Verdier, 9 mars 2017), coécrit avec Enis Batur, il tourne en dérision son métier et le "dialogue de sourds" qu'est souvent la diplomatie internationale. Un style qui rompt avec le ton parfois sombre de la littérature turque. "Nous avons appelé ça des élucubrations. Nous avons décidé que c'était un genre littéraire nouveau", sourit-il. Aussi à l'aise en français qu'en turc, Yigit Bener construit des ponts entre les langues et entre les mondes. "Pays, passés, langues, styles, métiers, je suis un écrivain pluriel", confirme-t-il. Son roman "Le Revenant" (Actes Sud, 2015), salué par la critique en Turquie, raconte le retour d'un exilé dans un pays qu'il ne reconnaît plus et qui ne le reconnaît pas. Un récit aussi autobiographique qu'universel. 

Ece Temelkuran

"J'ai payé le prix"

Ece Temelkuran ©©Nemo PERIER/Opale/Leemage

À 43 ans, Ece Temelkuran a déjà une longue carrière de journaliste d'investigation et d'éditorialiste derrière elle, en Turquie. Il y a quelques années, elle était la chroniqueuse la plus lue de son pays. Avant que le vent tourne et qu'elle soit licenciée de son journal, en 2012. Depuis, elle parcourt le monde pour écrire des romans et des chroniques, pour la presse étrangère. Après "À quoi bon la révolution si je ne peux danser" (Lattès, 2016), un récit au féminin sur les suites du Printemps arabe en Tunisie, elle prend par la main un lectorat étranger à la découverte de son pays, dans "La Turquie, entre égarement et nostalgie", à paraître cet automne chez Galaade. "On entend tellement de choses folles sur la Turquie. J'ai voulu expliquer l'histoire de mon pays comme si je la racontais à une amie, à la première personne." Après des années passées à s'exprimer dans les médias, elle a trouvé refuge dans la littérature. "Etre une figure politique en Turquie a un coût. J'ai payé le prix. Maintenant, j'écris des livres, car le pouvoir doit les lire pour me haïr, mais ils ne le font pas", ironise-t-elle.

Ece Temelkuran sera présente au le 26 mars à 13h30 au théâtre Vaudeville, dans le cadre du festival littéraire Passa Porta, pour une présentation en duo avec la présentatrice et romancière belge Annelise Beck.

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