"La perte irréparable est celle du désir"

©Jean Jauniaux

Le Printemps des poètes, en mars, est l’occasion de découvrir deux nouveaux recueils de William Cliff. Note: 3/5

Le Printemps des poètes, depuis vingt ans, met en lumière partout en France l’ardeur poétique par des rencontres et des récitals. Cette année, trois des nôtres y sont conviés, trois gourmands de langue, Jean-Pierre Verheggen, Laurence Vielle et William Cliff, tandis que Denis Lavant, formidable diseur, fait le chemin inverse et vient avec Michaux au Poème 2 (23-24 mars).

D’aucuns s’étonnent, "on lit encore de la poésie?" C’est que le mot résiste, insiste, impose sa nécessité à couler le monde dans une métrique qui l’ordonne un peu. Ainsi fait William Cliff, Goncourt de la poésie 2015, depuis "Écrasez-le" et "Homo Sum" (Gallimard) repéré par Queneau. Il y numérotait ses masturbations comme d’autres leurs abattis, avec une rigueur comptable de la rage d’aimer. "Ce Leopardi du trottoir, cet Ecclésiaste mal élevé, plein de mots crus, de mots-crasse", écrivait Claude Roy, n’en a pas fini d’épuiser le réel – qui souvent l’épuise –, et ne lui cherche aucune excuse ni grâce, sauf involontaires. Il n’enjolive ni ne tient à distance la laideur ordinaire mais lui offre son beau visage.

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Deux recueils de ce poète né à Gembloux (1940) paraissent en même temps, "Matières fermées" à La Table ronde et "Au Nord de Mogador" au Dilettante, pour toucher ceux qui le retrouvent inchangé, renouvelé, et ceux qui le découvrent, âpre et rude avec tout ce qui résiste – la bêtise ou le souvenir –. Si merveilleux il y a chez lui, c’est dans la vigueur à saisir par la forme, ancienne, lettrée, rigoureuse, le désordre de la vie.

Cette poésie se lit comme le roman d’une vie qui s’astreint au vivre et s’étonne à se croiser soudain au détour des années.

Le sonnet, de quatorze syllabes, a encore sur lui l’odeur de soupe des couloirs du collège, avec par derrière la liberté piaffante des rêves enfermés, mais c’est désormais au comptoir des gares qu’il le dépose. Ses vers donnent une grandeur à la médiocrité sans la passer à la feuille d’or, ils la saisissent au col, fraternellement, s’y reconnaissent de ville en ville.

"Des mouches bombinaient sur la crotte d’un chien" /.../ "les mouches comme l’homme aiment la compagnie". Poésie de la fuite hors de soi et de la solitude, de l’enfance revisitée, de la mémoire du corps et du désir, elle frappe par cette constance à donner du talent au banal par un lyrisme prosaïque. Et elle s’étonne de poursuivre, encore et toujours son chant, comme ce pinson obstiné que nul n’écoute.

Autobiographie plus que semainier, cette poésie se lit comme le roman d’une vie qui s’astreint au vivre et s’étonne à se croiser soudain au détour des années. Seul sur le pont, le poète tient son journal de bord quand tous ont déserté, sauf les images anciennes de chiens errants sur la plage, ou "d’une bouche très gonflée", alors que passe sous la fenêtre de l’omnibus l’impatience de l’adolescence.

Jubilation enragée

"Tu es parti vers ton vaste destin / cependant que je reste dans ce train / qui m’emporte vers la prochaine gare: / tu m’auras donné un instant la vue / d’une beauté peut-être que j’ai eue / quand je marchais comme toi vers la gloire!"

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À la contingence qui jamais ne doute d’elle-même, William Cliff, frère de Villon, de Rimbaud et de Verlaine, offre des poèmes qui s’obstinent à fouiller l’insondable, la misère et la grandeur "mais de quoi?" Dans ce lexique, "hamburger" peut bien rimer avec "malheur" pourvu qu’il y ait le spleen. Il garde au cœur tout ce qui a formé son regard, les gestes paysans, l’allant d’un professeur, le charnu des poètes ou des amants aimés sous la soupente d’une mansarde bohème.

Aussi, l’inattention de la jeunesse le heurte davantage que les affronts de l’âge, qu’il combat, l’une et l’autre, avec la vigueur d’une jubilation enragée. Le temps qui fuit l’oblige à une présence active, exigeante, tendue vers le vivre, contre les assauts sournois d’une angoisse blême. Est-ce cela qui dans ses poèmes, blesse quelque chose en nous, d’une émotion sèche?

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