La politique a-t-elle encore un sens?

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De multiples rééditions, de nombreux inédits, l’activité éditoriale autour de l’œuvre de la politologue Hannah Arendt (1906-1975) est intense. L’occasion de montrer toute l’actualité de cette pensée qui, ancrée dans son temps, continue d’éclairer le nôtre.

En plus de disséquer la question du mal en se confrontant à Eichmann et aux systèmes totalitaires (L’Echo du 16/8), Hannah Arendt est parvenue à une autre conclusion: le totalitarisme se nourrit de la liquidation de la liberté et de l’effacement du politique. Or, le désir de se débarrasser de la politique, même s’il n’est pas nouveau, est aujourd’hui de plus en plus répandu. Supprimer les partis politiques, se désintéresser de la chose publique, déconsidérer les hommes politiques, faire de la politique un simple moyen: rien de neuf sous le soleil. Mais cette crise du politique, particulièrement aiguë de nos jours, nous contraint à reposer cette question vieille de plusieurs siècles: "Qu’est-ce que la politique?" Telle est la grande interrogation d’Hannah Arendt.

L’Essence

Sauver le sens commun

Pour Arendt, Rome et Athènes ont incarné des expériences politiques décisives. Si elle peut parfois, au détour d’un paragraphe, paraître nostalgique, elle n’est pas dupe pour autant: aucune de ces expériences ne peut, en soi, être répétée à notre époque. En ces temps anciens, l’action politique a su acquérir ses lettres de noblesse en donnant sa pleine mesure à la citoyenneté. Mais, au-delà de la fondation de la vie politique, les Grecs ont découvert un fait fondamental: c’est la parole partagée et l’agir à plusieurs qui donne un sens à la réalité. L’action grecque avait pour objectif de faire naître le sens commun, condition de révélation de la vérité. Certes, la politique est fragile; certes, elle est rare, implique l’incertitude, l’imprévisibilité et l’irréversibilité, mais il faut se garder de la tentation de vouloir se passer d’elle. Tel est, en substance, le message que nous livre Arendt. Évacuer la politique, c’est laisser de côté un don miraculeux: notre capacité d’agir. C’est avec elle que nous devons, selon la philosophe, "construire un monde contre la mort" en nous battant, aujourd’hui plus que jamais, contre l’atrophie du sens commun.

Dans un texte inédit, qu’elle laissa inachevé, elle la reformulera ainsi, consciente des difficultés de son époque: "La politique a-t-elle encore un sens?" Face au choc du nazisme et du bolchevisme, face au déferlement de violence et au développement de nouveaux moyens d’anéantissement de l’humanité – la catastrophe d’Hiroshima la marquera durablement –, Arendt estime qu’il est urgent de réhabiliter l’action politique et les conditions de cette action. Encore faut-il savoir ce qu’elle est exactement? De ce point de vue, force est de constater que les philosophes sont souvent passés à côté de la vie active, lui préférant la vie des idées. Plus préoccupé par l’homme compris dans sa solitude, le philosophe aurait manqué la question du commun, celle de la pluralité, qui est précisément l’essence de la politique. Arendt propose ainsi une refondation du politique compris comme cet espace public de délibération, pluriel et autonome, lieu de l’initiative proprement humaine. Il s’agit pour elle de redonner à la politique son sens profond qui "est la liberté et dont le domaine d’expérience est l’action".

En revenir aux Grecs

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Dans "La Condition de l’homme moderne", Arendt distingue trois facettes de l’activité humaine: le travail, l’œuvre et l’action. Si le travail assure la survie de l’existence, l’œuvre représente quant à elle la production de biens durables, tandis que l’action "se consacre à fonder et maintenir des organismes politiques". Pour bien comprendre cette distinction, il faut retourner à la Grèce antique. En effet, le modèle de la politique pour Arendt, c’est la cité grecque.

La citoyenneté antique était celle des hommes libres et possédait un sens aristocratique (seul 10% de la population participait à la démocratie athénienne). Cette société était, selon elle, caractérisée par l’autonomie du politique: l’action politique y était isolée des autres activités, car le travail (effectué par les esclaves) et la production d’œuvres pouvaient se réaliser dans la solitude, à la différence précisément de l’agir politique. Les Grecs avaient donc radicalement séparé des pratiques qu’ils jugeaient asservissantes – quoique nécessaires – et l’action politique en tant que telle, à savoir une activité d’hommes libres (qui n’incluait pas les femmes cependant), activité proprement humaine.

"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez." Hannah Arendt

D’autre part, la vie politique grecque reposait sur la distinction radicale entre la vie privée et la vie publique. L’action ne pouvait se concevoir qu’entre Grecs et n’avait aucun sens dans l’isolement. Pour un grec du temps de Périclès, agir ou parler, signifiait toujours entreprendre quelque chose de nouveau à plusieurs, en passant par une concertation. Ce que les Grecs appelaient la "polis" représente ainsi "l’organisation du peuple qui vient de ce que l’on agit et parle ensemble, et son espace véritable s’étend entre les hommes qui vivent ensemble dans ce but en quelque lieu qu’ils se trouvent". C’est précisément cela qui permettait, selon eux, la construction d’un avenir et l’avènement d’un monde véritablement humain.

Agir, l’essence du politique

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Or, seule l’action, entendue comme agir politique, est capable de sauver le monde de la destruction, d’assurer sa continuité, de fonder sa stabilité. Agir, pour Arendt, ne signifie donc pas simplement se comporter. L’action, au sens le plus fort, c’est-à-dire politique, est par conséquent envisagée ici comme une mise en relation d’hommes qui dialoguent librement au sein d’un espace public et agissent ensemble, d’un commun accord. Si l’essence de la politique est la pluralité, son sens est bien la liberté.

"La politique a-t-elle encore un sens?" – Hannah Arendt | Note: 5/5 | Carnets de l’Herne, 102p., 6,50 euros

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