La post-vérité avant le totalitarisme

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De multiples rééditions, de nombreux inédits, l’activité éditoriale autour de l’œuvre de la politologue Hannah Arendt (1906-1975) est intense. L’occasion de montrer toute l’actualité de sa pensée qui, ancrée dans son temps, continue d’éclairer le nôtre, en l’occurrence à l’heure des "fake news".

En 1972, Hannah Arendt publie une série d’essais sous le titre "Du mensonge à la violence. Essai de politique contemporaine." Plus actuelle que jamais, elle se demande: "Le monde politique est-il en guerre contre la vérité?" Elle se penche notamment sur les fameux "Pentagone Papers" qui ont révélé l’ampleur des manipulations réalisées par les gouvernements américains au sujet de la guerre du Vietnam; ce qui a eu pour effet de créer dans l’opinion publique un sentiment de méfiance à l’égard des institutions. Dans un autre texte sobrement intitulé "Vérité et politique", elle rappelle: "La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques."

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Bien différent de l’erreur ou de l’illusion, le mensonge est une aptitude à déformer "par la pensée et par la parole, tout ce qui se présente clairement comme un fait réel". Peut-on blâmer ceux qui en font usage? Admettons-le: le mensonge est souvent plus plausible et plus commode que la vérité. En réalité, le problème est plus profond: "Le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit."

Époque paradoxale que la nôtre où, du moins dans nos démocraties, la liberté d’opinion n’a jamais été aussi présente et où on l’assiste, dans le même temps, au déclin catastrophique de la valeur de vérité: "Tandis que probablement aucune époque passée n’a toléré autant d’opinions diverses sur les questions religieuses ou philosophiques, la vérité de fait, s’il lui arrive de s’opposer au profit ou au plaisir d’un groupe donné, est accueillie aujourd’hui avec une hostilité plus grande qu’elle ne le fut jamais."

Le fait devient opinion

"Nous avons tendance à transformer le fait en opinion, à effacer la ligne de démarcation qui les sépare." L’un des problèmes contemporains les plus importants est ainsi clairement identifié par Arendt. Bien sûr, on lui rétorquera qu’il n’existe peut-être aucun fait qui soit totalement indépendant de l’opinion et de l’interprétation. Ce à quoi elle répond de manière très claire: "Nous n’admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même." Ce qu’elle nomme donc "la vérité de fait". Évidemment, la prétention absolue à la vérité peut représenter un danger en certains cas, au sens où le réel doit pouvoir être soumis à des interprétations diverses et, surtout, contradictoires. Cependant, il ne peut être question, selon elle, d’évacuer totalement la vérité. "Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l’on ne peut pas changer, métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel qui s’étend au-dessus de nous."

Arendt a ainsi remarquablement anticipé l’ère de la post-vérité. Le danger de la post-vérité n’est pas, en soi, le mensonge – on a toujours menti, en politique comme ailleurs, on ne cessera de le faire – mais l’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité. La vérité doit demeurer une idée régulatrice. Nous ne pouvons transformer la réalité des faits selon nos humeurs et nos désirs. Or, à l’heure de la post-vérité, l’idéologie et la croyance tendent à se substituer intégralement au réel.

La vérité de fait, s’il lui arrive de s’opposer au profit ou au plaisir d’un groupe donné, est accueillie aujourd’hui avec une hostilité plus grande qu’elle ne le fut jamais.
Hannah Arendt

Dans l’esprit d’Arendt, ceci est précisément la marque d’un système politique qu’elle a longuement analysé: le totalitarisme. De nos jours, l’acte même de vérification semble rendu caduc par cette indifférence au vrai qui se développe. Plus le goût pour la falsification s’affirme, plus l’exigence de vérification disparaît. Ce sont les dangers d’une perte du sens commun et les travers d’un individualisme exacerbé (effet direct de l’économie sur la politique) qu’Hannah Arendt pointe ici. Lorsque le moi est érigé en norme et mis en scène à outrance, lorsque les réseaux sociaux deviennent des lieux où toutes les émotions et toutes les pulsions peuvent s’exprimer immédiatement sans limites, lorsque le mensonge ne peut plus être sanctionné puisqu’il se présente désormais comme une opinion et que l’opinion est devenue la mesure de toute chose, il devient possible de se passer de la vérité.

Inattaquable en soi, l’émotion règne en maître et ne cherche pas à s’inscrire dans un débat. L’homme privé est devenu tout puissant, mais il se prive, par la même occasion, d’un monde commun. Or la réalité, Arendt l’a bien montré, est étroitement liée à l’idée de monde commun, ce dernier étant la condition de possibilité d’une véritable existence humaine. La faillite de l’idée même de vrai entraîne l’incapacité à établir quelque chose de commun à partir de ce qui est considéré comme réel.

Crise du langage

Perdre la réalité commune, c’est perdre le monde humain, à savoir le domaine de l’action et de la parole: désormais, chacun a la sienne. Et s’il existe bien des "communautés", ces dernières se résument, le plus souvent, à n’être que des réserves de "like" entre individus qui partagent une même opinion.

Nous vivons donc une crise du langage: le langage ne dit plus le commun et ne le vise plus, se réduisant à être un simple véhicule d’émotions, voire se limitant à un magma d’interjections. Plus besoin d’ajuster ses propos à une réalité qui serait communément reconnue, plus besoin de mesurer leur validité…

Quel sera l’avenir de nos démocraties si la "vérité de fait" n’a plus lieu d’être? La conséquence est évidente pour Arendt: si nous ne sommes plus en mesure de reconnaître une réalité commune, nous serons tout simplement incapables, à terme, d’être libres et d’agir.

Hannah Arendt, "Du mensonge à la violence. Essai de politique contemporaine", Éd. Calmann-Lévy, 264p., 21,50 euros


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