La rentrée littéraire: effet d'aubaine et enjeu commercial

©Thierry du Bois

Attendue par les lecteurs et les libraires, redoutée par les auteurs, revoici la déferlante du romanesque.

Phénomène exclusivement français, le principe d’une rentrée littéraire coïncidant avec la rentrée scolaire – pour la faire oublier? – n’existe nulle part ailleurs.

Les Anglais, les Allemands, les Espagnols, les Italiens, les Néerlandais ne concentrent pas sur une période la publication de romans mais la distille sur toute l’année, avec un pic avant les fêtes ou à l’occasion d’un Salon du livre, Francfort par exemple.

Une exception culturelle dont nous bénéficions, francophonie, voisinage et vivier oblige puisque nos auteurs sont pour la plupart édités en France. Scrutée tel le millésime d’un bon cru, la jauge éditoriale de cette année est de 581 romans publiés entre mi-août et octobre, davantage que l’an dernier, parmi lesquels pas moins de 81 premiers romans – signe d’une bonne santé littéraire – et 191 romans étrangers. Pourquoi rassembler ces parutions au risque de noyer des auteurs parmi tant d’autres? Qu’est-ce qui poussent toutes les maisons d’éditions, même les plus petites, à jouer le jeu? Deux éléments de réponse, les prix d’automne (Goncourt, Médicis, Femina…) ne sont pas loin et les médias mobilisés donnent une formidable visibilité aux œuvres de fiction – la preuve… Une aubaine aussi pour les éditeurs étrangers à l’affût de ce qui émerge de la production française, et de ce qu’il faudra traduire et surveiller de près.

Phénomène exclusivement français, le principe d’une rentrée littéraire n’existe nulle part ailleurs.

Phénomène éditorial, commencé dans l’entre-deux-guerres, dit-on, mais aussi commercial depuis une vingtaine d’années, le livre étant devenu un produit qui permet de relancer des chiffres, à la baisse ces derniers mois, selon les statistiques du Syndicat national de l’édition française. De janvier à juin les ventes ont baissé, de 3% en mai et de 4% en juin, sans qu’on ne puisse l’expliquer. Certains avançaient la mobilisation des élections françaises mais la Suisse et la Belgique ont connu elles aussi un marché en recul qui s’est redressé cet été.

La rentrée littéraire est donc aussi un enjeu commercial essentiel pour les libraires qui font 50% de leur chiffre d’affaires annuel en quatre mois.

Variée, de qualité, en résonance avec le monde tel qu’il est pour le déchiffrer, ou lui donner une autre dimension plus supportable, cette rentrée littéraire devrait combler tous les goûts, entre l’histoire du présent, l’utopie politique, la dystopie écologique, l’évasion pure et simple et le miroir déformant de la fiction qui donne du talent à toutes nos peurs…

Les thèmes de cette rentrée: histoire politique et véganisme

L’exil, la guerre, la folie des hommes, la précarité, la fin du monde et les dérives technologies sont les réjouissances très présentes d’une rentrée littéraire ancrée dans le réel. "L’organisation" reprend du service comme aux temps de la guerre froide, contrôle nos vies, et la résistance s’organise.

Avec mordant, Julia Deck reprend les codes de l’espionnage au service du subversif et de l’art "Sigma" (Minuit), Marie Darrieussecq prend le maquis dans "Notre vie dans les forêts" (P.O.L), et emmène son clone robotique dans une vie sauvage pour laquelle il n’a pas été programmé. "Les buveurs de lumières" (Métaillié) de Jenni Fagan, réunis des rescapés des marginaux qui affrontent la glaciation du monde autour d’un brasero et rafistolent l’humain autour d’un brasero. Un roman écossais salué lui aussi par la critique outre-Manche.

La politique s’invite par l’histoire ou l’actualité. À l’image de Yasmina Reza qui il a dix ans avait suivi la campagne électorale de Sarkozy dans "L’aube le soir ou la nuit" (Flammarion) – qu’il avait détesté – et de Laurent Binet avec "Rien ne se passe comme prévu" (Grasset), consacré aux présidentielles de François Hollande, Philippe Besson brosse un portrait de la fulgurante ascension de Macron, dont il est proche, devenu "Un personnage de roman" (Julliard) qui nous arrive dans le plus grand secret et sous plastique scellé. Marc Dugain, grand explorateur des dessous de la politique française et américaine se met, avec "Ils vont tuer Robert Kennedy" (Gallimard), dans les traces d’un professeur d’histoire contemporaine enquêtant sur l’assassinat du second frère. Fasciné lui aussi par les assassinats politiques, Juan Gabriel Vasquez, écrivain colombien, confronte jusqu’au vertige, théorie du complot et autobiographie dans "Le corps des ruines" (Seuil). Plus léger, Eric Orsenna ressuscite "La Fontaine, une école buissonnière" (Stock). L’esprit du moraliste emprunte à l’intelligence animale et au verbe gracieux pour dénoncer nos singeries. Chers animaux que nous massacrons, des auteurs les défendent ardemment.

Depuis "Antispeciste" d’Aymeric Caron et "Règne animal" de Baptiste del Amo, le véganisme a ses entrées en littérature, deux premiers romans donnent envie de manger des légumes. "La Louve", de Paul-Henry Bizon (Gallimard) nous fait quitter la boucherie pour les primeurs bio, tandis que "Les Liens du sang" d’Errol Henrot (Le Dilettante) plonge dans la "noria sanglante" des abattoirs industriels, dans lequel Timothée Demeillers a travaillé, seul boulot possible dans sa région. Un métier de tueur qui ramène "Jusqu’à la bête" (Asphalte)…

Sorties incontournables

Parmi elles, il convient de faire la distinction entre les écrivains de best-sellers qui à chaque publication bénéficient d’un gros tirage et d’un marketing étudié, des auteurs plébiscités par des lecteurs ou de ceux, pas toujours les mêmes, défendus par les critiques. Honneur aux étrangers, parmi les têtes de gondoles, "La fille qui rendait coup pour coup", le Millenium 5 de David Lagercrantz qui prolonge la vie des personnages de Stieg Larsson.

Kent Follet, l’auteur populaire qu’on ne présente plus, revient dans "Une colonne de feu" (Robert Laffont) à sa fresque de Kingsbridge, au début du règne d’Élisabeth Ier, dans une ville et une Europe déchirées par la haine religieuse.

Dans un tout autre genre, le nouvel Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature en 2016, auteur phare d’Istanbul ("Mon nom est rouge", "Neige") brosse une nouvelle fois un portrait épique, amoureux, déchiré entre tradition et modernité, dans "Cette chose étrange en moi" (Gallimard) qui a cartonné en Turquie, il s’est vendu à 250.000 exemplaires (lire le compte rendu plus loin). Très attendu, "Underground Railroad" (Albin Michel) de Colson Whitehead, qui a raflé tous les grands prix littéraires outre-Atlantique (National Book Award, Pulitzer…) réussi le tour de force de faire de l’histoire atroce de l’esclavage en Amérique, un turning-page édifiant, bouleversant, qui résonne en écho au racisme d’aujourd’hui, toujours en vigueur (voir L’Echo du 26 août). Secouant mais de rire mêlé d’effroi, "Me voici" (L’Olivier) de Safran Foer Jonathan, nous arrive auréolé de critiques élogieuses ("Ce roman a plus d’énergie à lui seul que cent autres romans réunis", The New York Times) et les "bonnes feuilles" que nous avons lues en attestent. Pour qui aime l’humour juif new-yorkais, ces dialogues rapides, brillants, parfois codés, qui mettent en balance le franchement cocasse et le franchement tragique, la dislocation d’un couple miné par les sextos et la disparition annoncée d’Israël. Précédé lui aussi d’une critique élogieuse de la presse anglophone,

"Une histoire de loups", d’Emily Fridlund, est un premier roman et déjà un best-seller aux Etats-Unis, apprécié pour cet univers gothique et cette "voix inhabituelle" (The New York Times). L’excellente maison Gallmeister nous propose cette plongée troublante dans les bois du Minnesota, sous l’emprise d’une famille de voisins, vue par une adolescente.

Du côté de la rentrée française, des écrivains attendus côtoient des nouveaux noms qui s’installent chaque année davantage dans le paysage, Kamel Daoud et cette ode à l’imaginaire pour émancipation ("Zabor", Actes Sud, voir L’Echo du 5 août), Eric Reinhardt qui dit son allégeance à la beauté de l’art pour faire rempart à la maladie ("La chambre des époux", Gallimard).

Ce goût, devenu rare de l’écriture vagabonde au service d’une pensée buissonnière.

Qui privilégie le style au pitch, cette belle langue française sans âge ni mode, le cherchera dans des niches préservées, à la NRF, la collection blanche notamment. On le trouvera à n’en pas douter dans "Les rêveuses", second roman après "Arden" du somptueux prosateur Frédéric Verger. Pitch et style, Sorj Chalandon ("Mon traître", "Le Quatrième mur") possède les deux, avec en plus une intensité, révoltée, qui nous entre dans la chair à chaque ligne de "Le jour d’avant" (Grasset) (relire L’Echo du 12 août).

Moins attendu que le messie mais plus régulier dans ses apparitions, Eric-Emmanuel Schmitt est de toutes les rentrées littéraires, avec ce phénomène curieux que quoiqu’il écrive, ses livres se vendent comme les pistolets du dimanche matin. Il en profite pour insérer sous la cruauté des quatre nouvelles de "La vengeance du pardon" (Albin Michel), des messages de bienveillance.

Coups de cœur des libraires

 "Les fantômes du vieux pays", Nathan Hill

Belle unanimité chez Point-Virgule (Namur), Tropismes (Bruxelles) et Pax (Liège), trois libraires qui ont adoré le premier roman de Nathan Hill, "Les fantômes du vieux pays" (Gallimard), une radioscopie de l’Amérique des années 68 au post-11 Septembre qui plonge dans les affres des USA d’aujourd’hui, des relations familiales à la manipulation, entre réalité et fiction. "700 pages de pur bonheur", "un grand roman qui fera date", "une construction remarquable et très drôle", nous disent-ils. Ils ont aimé aussi "Taba-Taba" de Patrick Deville, "Surface de réparation" du Belge Olivier El Khoury (Notabilia) et "Point Cardinal" de Léonor de Récondo (Sabine Wespieser), entre autres.

"Made in China" (Minuit), Jean-Philippe Toussaint

Avec cet art du carnet, entre récit personnel, observation et rêverie, l’auteur de "La télévision", "La salle de bain", relate, avec malice et élégance, dans "Made in China" (Minuit), ses nombreux voyages en Chine dans le début des années 2000, et son amitié avec Chen Tong, l’éditeur chinois de Robbe-Grillet, devenu le sien. "Ce livre est l’évocation de notre amitié et du tournage de mon film ‘The Honey Dress’ au cœur de la Chine d’aujourd’hui. Mais, même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance. Si on veut que la réalité chatoie, il faut bien la romancer un peu."

"Frappe-toi le cœur" (Albin Michel), Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, métronomique, offre à ses fans son opus annuel et poursuit sans surprise dans sa veine coutumière du conte cruel pour jeune fille pas sage, cette fois sur une phrase de Musset, "Frappe-toi le cœur" (Albin Michel). Le tirage a été revu à la baisse, 50.000 exemplaires de moins que pour son dernier roman "Riquet à la houppe", ce qui fait tout de même 150.000 exemplaires.

"La vie sauvage" (Au Diable Vauvert), Thomas Gunzig

Thomas Gunzig, réjouissant, très drôle, féroce et rageur. Le nouveau roman de celui qui est aussi le chroniqueur que l’on sait, s’insurge contre la lobotomie occidentale. Il ose tout, la liberté de propos et de plume dans "La vie sauvage" (Au Diable Vauvert), tance l’abêtissement programmé de nos ados qui jouent à se faire peur, dans une mise en perspective avec la violence réelle des conflits africains. Il revisite le mythe d’un Tarzan d’aujourd’hui, un jeune Blanc élevé dans la brousse et consterné par notre manque d’amour et de culture.

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