La revue America s'achève avec l'ère Trump

Le dernier numéro (16) de la somptueuse revue America est sorti ce mercredi, jour du départ de Trump, dont elle a rendu compte, numéro après numéro, de la présidence hors norme, à travers la plume des écrivains.

Mercredi, lors de l’investiture de Joe Biden, une figure a illuminé la cérémonie: la poétesse Amanda Gorma. La jeune femme de 22 ans, originaire de Los Angeles, a récité un poème intitulé «The hill we climb» («La colline que nous gravissons»), ode à la réconciliation et à l’union pour un pays meurtri par la dissension. «Nous allons transformer ce monde blessé en un autre, merveilleux», a-t-elle déclaré. Ces simples mots en ont dit plus que tous les discours et tous les programmes politiques. 

«Dans mon enfance, les noirs vivaient quotidiennement dans la crainte.»
Toni Morrison
Extrait du n°16 d'America

Ce qui n’est pas sans faire écho au projet de la revue America, sous-titrée «L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue», dont le dernier numéro est sorti ce mercredi également, venant ainsi clôturer les «années Trump». Lancé en mars 2017, ce mook, qui a connu un très beau succès éditorial, a donné la parole aux écrivains afin qu’ils brossent le portrait de la société américaine et fassent le récit de la présidence hors norme de Trump. 

REPLAY - Investiture de Joe Biden : la poétesse Amanda Gorman récite un poème

Explorant les États-Unis sous toutes les coutures, de très grands noms de la littérature américaine se sont succédés dans les pages de la revue: Toni Morrison, Paul Auster, James Ellroy, Bret Easton Ellis, Joyce Carol Oates, Margaret Atwood, Cormac McCarthy, Salman Rushdie, Richard Powers, Jonathan Franzen, Colson Whitehead, Joan Didion ou encore Thomas Pynchon. Des figures de la littérature française comme Lola Lafon, Alice Zeniter, Philippe Besson, J-M Le Clezio ou Laurent Gaudé ont aussi été invité à donner leur vision de l’Amérique.

«Et n’oublie pas que ce président-là passera, mais que ton pays demeure.»
Colum McCann
Extrait du n°16 d'America

L’occasion d’interroger Julien Bisson, rédacteur en chef, qui avec François Busnel et Eric Fottorino, co-fondateurs de la revue, a pressenti que les écrivains et la littérature étaient peut-être les mieux à même de décrire ce tournant historique…

Quel était votre objectif avec la revue "America" et pourquoi s’arrêter maintenant?

Nous avons voulu proposer un récit de la présidence Trump avec les mots des écrivains. Nous voulions faire le récit de ces années très singulières. Pendant 4 ans, nous avons ainsi évoqué tous les grands mythes américains pour les déconstruire: la violence, les Amérindiens, les armes à feu, le sexe, l’argent, les grands espaces. Une fois Trump sorti de la maison blanche, la raison même d’être du magazine perdait son sens. Bien sûr, nous aurions pu continuer, mais nous aurions alors pris le risque de nous répéter. Il faut savoir s’arrêter au bon moment.

Que peut le récit littéraire face au récit complotiste?

Le récit littéraire permet d’aller gratter le vernis, d’écorner les mythes, d’aller voir ce qu’il y a en dessous des mensonges. On ne peut pas convaincre un complotiste avec un discours officiel alors que si vous lui proposez un grand roman cela peut résonner en lui. Par le biais de la fiction, des personnages, on peut réussir à transmettre une forme de vérité que parfois les instances officielles n’arrivent plus à transmettre.

«L’affirmation selon laquelle les Américains aiment la violence et s’y complaisent est un mensonge intéressé.»
Stephen King
Extrait du n°16 d'America

Obama avait une très bonne connaissance de la littérature américaine. Ce qui n’était pas le cas de Trump. Ça peut avoir une influence?

Obama avait en effet une bonne connaissance de la littérature, qui a structuré sa personnalité, sa compréhension et surtout son empathie, la connaissance littéraire d’Obama était une composante essentielle de son empathie pour les Américains, y compris ceux qui n’étaient pas de son bord politique. L’absence de culture littéraire chez Trump est symptomatique de son absence d’empathie à l’égard de l’ensemble des Américains.

Qu’est-ce que la littérature nous révèle que l’analyse politique ne peut pas nous montrer?

La littérature dit quelque chose d’autre. Aucun analyste politique n’avait vu venir la défaite de Hillary Clinton alors que les écrivains américains, depuis 2010, décrivaient cette frustration et cette colère grandissante dans l’Amérique profonde. L’Amérique, après huit ans de présidence Obama, n’allait pas forcément bien. Si on les avait davantage lus, on aurait sans doute pu mieux anticiper l’élection de Trump. Les écrivains qui font le portrait de la société américaine et de sa réalité mettent en lumière les ressorts profonds ce qui se joue dans le pays.

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