"La vengeance défait une civilisation"

©BELGAIMAGE

Etre ou ne pas être dans un monde au bord du gouffre. Ian Mc Ewann revisite Hamlet qu’il fait naître dans une famille middle class anglaise. Génial. 5/5

"Le monde est une scène de théâtre", écrivait Shakespeare, un théâtre d’ombres chinoises pour le bébé à naître, collé à la paroi du ventre maternel. Angoissé, il perçoit, l’univers dans lequel on va le jeter. Une maison, une planète, gouvernée par la rapacité, la cruauté, l’irresponsabilité, l’injustice et l’impuissance des hommes et des femmes lucides à arrêter la course vers l’abîme. Les grandes œuvres depuis l’Antiquité ne cessent de nous le dire, et qu’en faisons-nous?

Prenant Hamlet au mot — qui se prête à toutes les réinterprétations, tant la nature humaine a peu changé — Ian McEwann le cueille non pas au tombeau, mais au berceau, en gestation, douillettement tapis dans une eau amniotique calme, tiède comme un lagon qui invite à la réflexion.

"ô Dieu, je pourrais être enfermé dans une coque de noix, et m’y sentir roi d’un espace infini, n’était que j’ai de mauvais rêves", dit Hamlet.

©BELGAIMAGE

Tandis que sa mère Trudy, une poupée Barbie, fornique à tout va avec Claude, le frère de son mari, c’est son fœtus qui tente de sauver cette famille qui n’a de royale que l’indifférence. Dans un for doublement intérieur, puisqu’intra-utérin, averti par les émissions podcastées que sa mère écoute distraitement, l’embryon sait tout de ce qui l’attend: guerres, catastrophes écologiques, désastres sociaux et égotisme à tous les étages. Orphelin avant même de naître — sa mère et son oncle ont empoisonné son père à l’antigel — il passe de l’inquiétude pour les siens, à la colère. "Mais je ne me plains pas de mon sort; j’ai su d’emblée, quand j’ai déplié le drap d’or enveloppant le trésor de ma conscience, que j’aurais pu tomber plus mal, en des temps plus ingrats." Croit-il.

Sa maison victorienne, puante et pourrissante, est un piètre royaume escroqué par son oncle, et le Pouilly fumé que sa mère s’enfile inconsidérément — qu’il biberonne avec délectation — est menacé de taxes d’importation. Il y a pire comme vin. Or il aimait surtout entendre la poésie anglaise que feu son père récitait le soir dans la bibliothèque, désormais déserte. Son père, poète assassiné par un frère agent immobilier... L’image suffit à elle-même.

Il y a du Shakespeare dans ce grand roman, mais aussi du Nabokov dans l’aveuglement benêt du poète pour sa Lolita, qui lui préfère un beauf médiocre, inculte et conforme à l’époque.

Pourquoi sommes-nous livrés aux imbéciles?

©rv doc

Par la voix de l’enfant à venir, Ian McEwann apostrophe le politique, la morale, la responsabilité, l’amour et notre aveuglement. Hamlet avait lu Montaigne. Quel livre lirait-il aujourd’hui? Un ouvrage de développement personnel, ricane McEwann. On l’entend d’ici. Il hurle sa révolte — on l’entend aussi — dans ce style irrésistible, qui réussit la gageure d’englober le soliloque et les dialogues, la téléréalité et l’analyse sociologique, l’existentialisme et l’absurde, la série policière et la tour d’ivoire, la gravité et la franche drôlerie. Pourquoi sommes-nous livrés aux imbéciles?
À quoi bon les couchers de soleil, l’innocence, le don de soi, la poésie de Sylvia Plath et le Chablis, si c’est pour les voir déchiqueter sur l’autel du mensonge, de la stupidité et de l’égoïsme? Nul ne perçoit l’étincelante intelligence de celui qui nous parle dans les limbes et avertit ses parents en frappant les trois coups sur le ventre rond. Il ne marchera pas dans leur combine, ne vengera pas son père, qu’on ne compte pas sur lui pour entretenir la spirale de la violence. Lui, qui se construit en conscience, par le cœur et l’esprit, pour offrir générosité et tendresse, soif de connaissance et de progrès, à un monde qui le pervertira ou le détruira. "Le temps est disloqué, ô destin maudit, pourquoi suis-je né pour le remettre en place?", clame Hamlet.
Naître ou ne pas naître, telle est bien encore et toujours la question.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés