interview

La voix de John Malkovich fera vibrer Bozar ce soir

©Aurélie Geurts

Comédien, acteur, producteur, metteur en scène et même grand couturier, John Malkovich, accompagné de la pianiste russe Anastasya Terenkova, lira ce soir à Bozar des extraits du roman "Héros et tombes" de l’écrivain argentin Ernesto Sabato.

"Héros et tombes" présente la vision paranoïaque de Fernando selon laquelle le monde serait dirigé par des aveugles. Un univers sombre qui rappelle le contexte d’oppression dans lequel évolua le compositeur germano-russe Alfred Schnittke. Le langage dissonant et expressif de son concerto pour piano constitue un parfait contrepoint au chapitre "Rapport sur les aveugles" du roman. De son timbre inimitable, John Malkovich se chargera de servir la profondeur du texte…

Mais pourquoi justement cette volonté de donner voix au chapitre? Pour la musicalité de la langue?

En effet. Au début, lorsque la pianiste qui a mis au point ce spectacle en ma compagnie m’a fait écouter la pièce de Schnitkke, j’ai immédiatement songé à cette partie du livre de Sabato. Car la musicalité paraissait similaire, avec un aspect complètement paranoïaque et aussi enfantin, produisant un bruit infernal, une dissonance, et qui scande toujours le même air, plutôt faux qui rend bien le côté complotiste du roman.

©Aurélie Geurts

Vivons-nous dans une société où s’exerce désormais un contrôle absolu qu’évoque le livre de Sabato?

Il est encore trop tôt pour le dire: sans doute l’intelligence artificielle sera-t-elle un jour plus puissante que l’homme, mais ce n’est pas encore le cas puisqu’elle n’écrit pas encore…. et certainement pas de romans. Mais peut-être allons-nous tous devenir des sortes d’algorithmes! Nous approchons en tout cas du "1984" de George Orwell, mais sans y être encore.

Pensez-vous que nous sommes dirigés par des gens aveugles?

Évidemment, mais pas au sens où Sabato l’entend. De façon métaphorique, c’est assez exact…

Vous qui avez des racines croates, pensez-vous avoir une âme un peu slave…

Peut-être au niveau de mon tempérament, un peu sombre et noir. Mais je suis surtout infantile et peu sérieux.

"Nous approchons du ‘1984’ de George Orwell, mais sans y être encore."

L’autodérision est donc importante à vos yeux?

Essentielle, puisque la vie est totalement absurde. Au moment où l’on commence à avoir une petite idée quant à la façon de vivre, nous mourrons.

Avez-vous déjà enregistré des livres que vous récitez, comme vous le faites dans ce spectacle?

Oui, deux. "The accidental tourist" de Anne Tyler, dont je fus à la base de l’adaptation cinématographique et producteur exécutif du projet, et "Breakfast of champions" de Kurt Vonnegut, il y a plus d’un an.

Tom Wolf et Philip Roth viennent de nous quitter. Laquelle de ces deux disparitions vous a le plus touché?

J’avais rencontré Roth à l’époque. Un homme charmant et drôle. Mais d’un point de vue littéraire, ma préférence va à Tom Wolf dont j’ai tout lu ou presque, y compris ses papiers de nouveau journalisme à la Hunter S. Thompson.

Préférez-vous la littérature ou la musique?

J’adore la littérature, mais la musique représente une porte d’entrée immédiate vers l’âme au contraire de la littérature ou de l’art en général. La musique me paraît plus émotionnelle, même si elle peut être cérébrale comme la littérature, mais pas de la même façon. Le théâtre peut aussi être très cérébral quand il est réussi: il peut alors nous forcer à réfléchir sur la vie, la mort…. Il peut être également émotionnel, mais sans avoir le pouvoir de la musique.

©Aurélie Geurts

Vous préférez le rôle de comédien ou d’acteur?

Je passe de l’un à l’autre. Cela me plaît de varier les plaisirs. En fait, ma préférence irait plutôt à la mise en scène théâtrale. Mais que je crée les costumes, que je joue ou j’écrive la pièce, que je la mette en scène…. tout me plaît. Et même si je ne fais rien d’autre que regarder le spectacle (Il rit). Bref, je suis à l’aise dans tous les cas de figure. Je suis heureux si le spectacle est réussi, y compris en tant que spectateur. Si ce n’est pas le cas, cela m’attriste pour les comédiens et l’ensemble de la troupe.

Désormais, vous êtes également créateur de mode. À l’image du métier d’acteur, la mode consiste-t-elle à changer de peau constamment?

Oui il y a des similarités et comme dans le métier d’acteur, tout est question de détails. C’est ce qui m’intéresse dans la mode et le métier de comédien. Et comme l’a très bien chanté Mick Jagger: "You can’t always get what you want". C’est le cas dans la mode et le fait de jouer: on ne parviendra jamais à atteindre la perfection rêvée. Et c’est préférable, car comme l’a très bien dit Schopenhauer: "Rien n’est plus fatal pour un rêve que sa réalisation". Il faut toujours être en recherche et ne jamais arriver.

Nous parlions des aveugles au début: Trump en est-il un?

L’histoire jugera… tout ce que je peux dire c’est qu’il a été élu.

La dernière fois que vous avez voté, c’était pour George McGovern en 1972. C’est un peu comme si vous aviez voté Bernie Sanders aux dernières élections?

Quelqu’un de très bien en tant qu’être humain. McGovern n’était ni corrompu, ni mauvais, ni bête et il avait connu des tragédies comme la perte de sa fille. Un homme qui avait souffert….

Vous avez sauvé la vie d’un homme en 2013…

Par hasard. J’ai vu un monsieur tomber sur le bas d’un échafaudage et s’ouvrir la gorge. Je suis juste intervenu pour l’empêcher de se vider de son sang…

Cet événement a-t-il modifié votre vision de la vie ou de votre métier?

Non, si ce n’est de me renforcer dans ma conviction que la fin arrive à l’improviste et que tout est fragile et éphémère. Et c’est ce qui me plaît au théâtre, par rapport cinéma. Le fait qu’il faut être là, qu’il faut être présent au moment. Et j’essaie d’être toujours dans cet état d’esprit dans ma vie… qui peut prendre fin demain comme dans dix ou vingt ans. Le minimum que l’on puisse faire c’est d’être constamment présent à sa propre existence.

John Malkovich: Report On The Blind, à Bozar ce vendredi à 20h à la Salle Henry Le Bœuf, rue Ravenstein 23

Infos: www.bozar.be

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content