Lauren Bastide: "C'est nous, les résistantes. C'est nous, le backlash"

Née en 1980, la journaliste engagée Lauren Bastide. ©©NORMAND/Leextra via Leemage

Après le succès de son podcast "La Poudre", la journaliste française Lauren Bastide sort "Présentes", un panorama documenté du mouvement féministe actuel. L’occasion d’échanger avec elle sur la responsabilité médiatique de rendre compte du féminisme pour ce qu’il est: une exigence de liberté.

La chronique radio du comédien Félix Radu sur la RTBF, la stagnation politique autour de l’élargissement des conditions d’accès l’IVG, la quête d’un nom féminin pour rebaptiser le tunnel Léopold II: les occasions de s’écharper en repas de famille autour des questions féministes sont aujourd’hui foisonnantes. Ça promet pour les longues soirées automnales…

Parallèlement, les vitrines des libraires s’emplissent d’essais féministes qui cartonnent: "Une farouche liberté" pour remarcher dans les pas de Gisèle Halimi, le visiblement dur à encaisser "Génie lesbien" d’Alice Coffin, le presque-censuré "Moi les hommes, je les déteste" de Pauline Harmange, et bien sûr, "Présentes", un tour d’horizon de la visibilité médiatique, politique et sociale des femmes.

«C’est extraordinaire ce retournement malhonnête intellectuellement, qui consiste à faire croire que c’est nous qui sommes les censeurs.»
Lauren Bastide
Journaliste

Ainsi, les féministes font grand bruit et les ignorer requiert désormais une détermination qui force l’admiration. Pourtant, Lauren Bastide note la permanence d’"une espèce de plafond de verre pour les idées féministes, qui persistent à n’intéresser en priorité que les personnes directement frappées par les discriminations de genre". Une situation qui se traduit en ligne droite par "une certaine résistance aux questions féministes dans les médias mainstream", dont on peut effectivement pointer une euphémique frilosité à traiter le thème en profondeur.

Certains médias, prompts à dénoncer une forme de censure féministe, sont d’ailleurs épinglés par l’autrice pour leur hypocrisie: "C’est extraordinaire ce retournement malhonnête intellectuellement, qui consiste à faire croire que c’est nous qui sommes les censeurs. Alors qu’en réalité, on nous accorde un temps de parole extrêmement marginal, et toutes les idées sexistes et racistes, par exemple, ont en revanche tout l’espace de s’y déployer".

Une relation dysfonctionnelle inédite, entre les féministes et les médias? Absolument pas. Lauren Bastide paraphrase d’ailleurs l’une des figures centrales du mouvement américain des années 1970, Gloria Steinem, qui constatait le sens de la marche imposé au féminisme, qui doit d’abord rassembler dans les marges "afin que ses idées atteignent l’agenda médiatique mainstream". (>écouter ici son podcast sur le sujet - "La Poudre")

«On est plutôt nous, les féministes, les militant.es contre les oppressions systémiques, en train de résister à une poussée conservatrice très forte dans la société occidentale aujourd’hui.»
Lauren Bastide
Journaliste

Un chemin fléché que l’autrice de "Présentes" a elle-même foulé: "Si je bénéficie d’un tel accueil aujourd’hui, si une maison aussi prestigieuse qu’Allary accepte d’éditer mes idées, c’est parce que depuis cinq ans j’ai un podcast ("La Poudre", NDLR) qui connaît un grand succès, et que j’ai pu démontrer que si, il y avait de l’espace pour les idées féministes".

Une arme: les chiffres

Ainsi, quand le féminisme déborde enfin des marges pour atteindre un cœur médiatique pas toujours aguerri en la matière, c’est souvent face à l’attente d’un discours rassurant: "On me demande tout le temps ‘ça va mieux quand même?’ On me le demande beaucoup, beaucoup, beaucoup", tout en énumérant les quelques cheffes d’état ayant la drôle d’idée de ne pas être des hommes. Ce à quoi la journaliste répond posément: "Maintenant on peut commencer la liste des hommes, et on y est encore ce soir".

0%
de Femmes
à la tête d'entreprises du CAC40 (France)

Car il ne s’agit pas de nier la progression, mais bien de ne pas laisser le discours médiatique s’en contenter, tant l’ampleur des inégalités demeure. Et la journaliste de dégainer une stratégie imparable: "On répond par des chiffres, en quantifiant". D’études et de statistiques, "Présentes" en est bardé pour contrer la subjectivité, que les constats chiffrés ne permettent de maintenir qu’au prix de la mauvaise foi. 11% des laboratoires de recherche en Europe sont dirigés par des femmes. Moins d'un cinquième des expert·es interrogé·es dans les médias sont des femmes. Combien de femme PDG dans les entreprises du CAC40? Aucune

Si brutal et inconfortable soit le constat, "le sexisme n’est pas un ressenti. Ça n’est pas une impression. C’est un ensemble de faits, de choses qui peuvent se mesurer, se décrire de façon la plus objective possible". L’enjeu de la manœuvre? "Ce qu’on essaye de conquérir, c’est la liberté d’être nous-mêmes". Or, chiffres à l’appui donc, cette liberté coince.

Grossir les rangs

Si l’interface médiatique est alors essentielle, c’est parce que seule une prise de conscience collective permettrait au féminisme de jouer pleinement son rôle social et politique, tant les entraves à la pleine égalité s’inscrivent dans les structures-mêmes de notre société: "Quand on commence à réfléchir au féminisme, aux luttes antiracistes, aux luttes anti-homophobies, écologistes, il y a quelque chose de cohérent dans tout ça. L’idée qu’il faudrait sortir du néolibéralisme à tout crin, se préoccuper de prendre du temps pour le soin, du temps pour la santé physique et mentale des personnes… Ça me paraît évident qu’il faut que le système change".

«On me demande tout le temps ‘ça va mieux quand même?’ On me le demande beaucoup, beaucoup, beaucoup.»
Lauren Bastide
Journaliste

Ainsi, l’importance de grossir toujours les rangs féministes tient à un besoin impérieux, celui de chambouler les profondeurs de notre organisation sociale qui maintient, en les adossant les unes aux autres, les différentes oppressions. En songeant aux moyens d’action, Lauren Bastide confie: "Néanmoins, je n’ai toujours pas envie de poser des bombes. Je suis toujours animée par cette envie de dialogue, d’empathie, de bienveillance". Un dialogue qui pourrait se déployer dans les sphères médiatiques, dont la responsabilité est aujourd’hui de taille.

Apprivoisement médiatique

En référence à l’autrice américaine Susan Faludi et sa notion de backlash, le retour de bâton notamment médiatique auquel se confrontent les avancées féministes, Lauren Bastide pondère l’une des affirmations de son livre: "J’ai réalisé qu’on n’est pas dans le backlash. On est plutôt nous, les féministes, les militant.es contre les oppressions systémiques, en train de résister à une poussée conservatrice très forte dans la société occidentale aujourd’hui. Et c’est nous, les résistantes. C’est nous, le backlash. C’est nous, qui faisons barrage à quelque chose qui voudrait nous renvoyer en arrière. J’aime bien cette idée-là, qu’on est en train de faire bouclier contre une vague, et pas l’inverse".

Face à cet apprivoisement médiatique encore bancal, Lauren Bastide conclut, le sourire aux lèvres: "Je suis arrivée à un stade où j’entends toute critique, ou toute opposition à mon discours, comme un cruel manque d’information". Ne manque plus que la volonté sincère et active de s’éduquer pour, réellement, devenir les meilleur·es allié·es du féminisme.

C l’hebdo - 05/09/2020 - interview de Lauren Bastide sur "Présentes"

"Présentes": outil militant et manuel d’initiation

En 250 pages, «Présentes» se donne l’occasion de visiter jusqu’aux recoins du féminisme d’aujourd’hui, sans perdre de vue la navrante nécessité d’en justifier toujours l’existence.

En 2016, Lauren Bastide lance «La Poudre», un podcast dans lequel elle donne la parole aux femmes inspirantes dont elle souhaite faire circuler la voix. En 2017, c’est sur France Inter que la journaliste crée un espace de discussion intellectuel au féminin avec «Les Savantes», puis s’engage dans un cycle de conférences l’année suivante au Forum du Carreau du Temple à Paris, où elle poursuit de longs entretiens avec neuf penseuses qui modèlent le féminisme contemporain.

Si cette énumération est nécessaire, c’est parce qu’elle témoigne du travail de recherche, de récolte et de réflexion minutieux mené par Lauren Bastide et rendu dans le très documenté «Présentes», divisé en trois sections (la ville, les médias, la résistance) offrant un panorama détaillé de l’état du mouvement.

Pour les déboussolés de l'ère #MeToo

L’ouvrage est aussi un grand écart périlleux mais réussi: l’envie explicite de l’autrice de s’adresser aux chevronné·es, autant qu’à celles et ceux qui débutent leur réflexion, voire demandent à être convaincu·es. Car cet essai s’utilise autant comme un outil, condensant une foule d’arguments théoriques et chiffrés à rétorquer en un tournement de page, que comme un manuel d’initiation bienveillant pour les déboussolé·es de l’ère #MeToo. (B. D.)

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés