Laurent Laffont: "Publier ce que les autres ne publient pas"

©JF Hel Guedj

Ces éditeurs qui réinventent le livre | La semaine qui précède notre supplément spécial de samedi consacré à la Rentrée littéraire 2018, L’Echo dresse le portrait de 4 éditeurs emblématiques. Ce mardi, Laurent Laffont, patron de JC Lattès.

Au sommet de la bibliothèque de Laurent Laffont, une sculpture du combat de la mangouste et du cobra, parabole de la paix par le combat chère à Kipling. "Pour mon père, Robert Laffont, fondateur de sa maison, ce métier était le plus beau du monde." Cet éditeur historique souhaitait rallier ses cinq enfants. "Les trois cadets, Anne Carrière, Isabelle Laffont et moi, ont été envoûtés."

Après une maîtrise de mathématiques et d’économétrie, Laurent Laffont fait ses premières armes dans les années 1970 en suivant la série Plein Vent pour ados et Ailleurs et Demain, collection de science-fiction créée par Gérard Klein: "‘Le fleuve de l’éternité’, de Philip José Farmer, où toute l’humanité passée et présente ressuscite, reste à jamais gravé dans ma mémoire."

Au-delà de la technologie et de la dystopie, ce scientifique découvre là "des œuvres littéraires de tout premier ordre". Si l’édition lui paraît un métier "instinctif", sa formation le rend attentif à des règles et lois: ainsi, avec la vente par correspondance, où il débute, il constate "scientifiquement" que la couverture, un texte d’offre "bien fichu", l’"enveloppe" d’un livre sont essentiels.

Chez Laffont, aux côtés de personnalités rayonnantes, il publie "les livres que d’autres ne publiaient pas". Ses premiers succès: "La conjuration des imbéciles", chef-d’œuvre cocasse et posthume de John Kennedy O’Toole; "Sauve-toi", roman d’une cyberguerre, avant l’apparition d’internet, par Thierry Breton, futur ministre français des Finances. Il crée une collection de biographies avec Pierre Sipriot, "un érudit magique", et "L’Aventure continue", avec des explorateurs comme Jean-Louis Étienne ou Gérard d’Aboville.

De Laffont à Lattès: "notre champ de passion"

Malgré la collection Bouquins ou le Quid, les nécessités amènent l’arrivée de Bernard Fixot. "Avec ce personnage formidable, éditeur de la demande, axé sur l’attente du public, l’expérience avait moins sa place." En 1995, Isabelle Laffont propose à son frère de le rejoindre à la tête de Jean-Claude Lattès, dont le fondateur avait été formé par… leur père.

En 1997, Laurent va au Bangladesh commander à Muhammad Yunus, alors inconnu, créateur du micro-crédit, "Vers un monde sans pauvreté", son autobiographie. "Celui-ci m’a dit: ‘Je me suis cru mort, car chez moi, seuls ceux qui vont mourir écrivent leur autobiographie’, et j’ai ensuite eu la fierté de l’accompagner à Oslo pour son Nobel de la Paix en 2006."

En 2008, Laurent Laffont publie "Les combats de la vie", du professeur Montagnier, Nobel de Médecine, quelques mois après. Le roman français n’est pas en reste: "Nous avons découvert Marc Dugain". Le renom littéraire s’affirme avec Delphine de Vigan et "D’après une histoire vraie", Renaudot et Goncourt des Lycéens 2015.

En 2004, les gains de "Da Vinci Code" incitèrent Laurent et Isabelle, alors présidente, à envisager de nouvelles voies pour l’édition. "Nous préférons rester dans notre champ de passion. Il faut faire ce qu’on aime, tant le livre est difficile à vendre. Sur 10 titres, 7 perdent de l’argent: soit ils rencontrent un large public, soit ils sont presque inertes. Le tirage moyen s’érode: à mes débuts, entre 10.000 et 30.000 exemplaires, ce n’était pas rare." Les auteurs passent vite de mode.

Pourtant, "la chaîne du livre reste solidaire: les petit libraires y croient, un fonds est peu coûteux; le métier, familial, peu rémunérateur, mais fécond et intelligent, séduit. Les librairies grosses et moyennes souffrent, à cause de frais généraux plus élevés. Et quantité de petits éditeurs surgissent: ainsi, trois dominicains, normaliens, qui publient des textes religieux accessibles. Outre-Atlantique, ce sont les grands groupes qui créent des marques, des sous-labels contrôlés, autour d’un éditeur. En France, leur création est spontanée, une diversité protégée par le prix unique du livre, alors qu’aux États-Unis, tout est concentré sur trois chaînes de distribution. Inversement, la France a l’obsession de la collection graphiquement uniforme, alors que dans le monde anglo-saxon, chaque livre est une affiche. Leur marketing va vers des opérations de librairie et les outils numériques, sur lesquels ils nous devancent." 

Aux USA, les ventes se divisent de plus en plus en trois tiers – papier, numérique et livre-audio, à la croissance phénoménale –, poursuit Laurent Laffont. "La raison en est que le temps sur les écrans est si saturé que le nouveau ‘lecteur’ préfère l’ouïe à la vue, qui permet une activité parallèle à l’écoute du livre proprement dit. En Chine, 500.000 nouveautés paraissent chaque année, dont 80% lues sur smartphone. Nous devons, nous aussi, trouver de nouveaux moyens de rassembler des populations qui partagent des goûts, mais le rôle de l’éditeur, et son regard sur le texte, seront de plus en plus essentiels."

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