Le capitalisme sous la loupe de la culture

Selon Mark Fischer, "Cobain savait que le moindre de ses gestes était un cliché écrit à l’avance, que même une telle prise de conscience relevait du cliché." ©Hollandse Hoogte / Jan Boeve

Décédé en 2017, l’essayiste et critique musical britannique Mark Fisher a construit une pensée qui mêle réflexions esthétiques, considérations politiques et critique sociale.

Encensé par des auteurs comme Slavoj Žižek, Fisher reste cependant quasiment méconnu hors Grande-Bretagne. S’il s’est d’abord fait remarquer avec ses articles dans les magazines NME ou The Wire, il a rapidement montré, notamment avec son blog K-Punk, sa capacité à analyser la nouvelle logique capitaliste par le biais d’objets culturels très divers comme les émissions de télévision ou la musique électronique, dont il était un ardent défenseur.

Essai

"Le réalisme capitaliste" de Mark Fisher.

Ed.Entremonde, 96 p., 10 euros.

Note: 4/5

Le livre débute par une analyse du film "Les fils de l’homme" d’Alfonso Cuarón, parfaite représentation, selon Fisher, d’un système vaguement démocratique, où le capitalisme s’associe à un pouvoir autoritaire. "La dystopie des ‘Fils de l’homme’ est unique en ce qu’elle est propre au capitalisme tardif." Les nombreuses références culturelles qui parsèment le texte (de "Wall-E" au "Parrain" en passant par "Scarface") apparaissent toutes comme les signes d’un phénomène qu’il nomme "le réalisme capitaliste". "Le réalisme capitaliste tel que je le conçois ne peut être confiné à l’art ou au fonctionnement quasi propagandiste de la publicité. Il est plutôt une atmosphère généralisée, qui conditionne non seulement la production culturelle, mais aussi la réglementation du travail et de l’enseignement, et qui agit comme une sorte de frontière invisible contraignant la pensée et l’action."

Fisher utilise l’expression "réalisme capitaliste" pour effectuer un double constat: d’une part, et selon l’opinion courante, le capitalisme est devenu le seul système politique et économique viable. Pour cette raison, il n’est plus contestable en soi, tout au plus certaines de ses dérives sont-elles remises en cause. D’autre part, il est par là même impossible de trouver une alternative cohérente à ce dernier. On peut se rappeler à cet égard le fameux – et prophétique – "there is no alternative" de Thatcher dans les années 80.

Terrible contradiction

Dans ce contexte, la culture postmoderne se trouve dans une position difficile, car elle ne "peut plus qu’imiter des styles morts, parler avec des masques". Fisher dissèque avec précision cette crise créative et ces pathologies culturelles qui se développent. De fait, les œuvres apparaissent très souvent comme le reflet d’un monde désormais incapable de se renouveler. En outre, elles n’ont pas les moyens de renverser ou même de subvertir la culture capitaliste dominante puisque cette dernière est capable de tout incorporer en son sein, terrible contradiction avec laquelle s’est débattu Kurt Cobain. "Cobain savait qu’il n’était qu’un autre numéro, que rien ne marche mieux sur MTV qu’une contestation de MTV; il savait que le moindre de ses gestes était un cliché écrit à l’avance, que même une telle prise de conscience relevait du cliché."

©doc

Cette logique capitaliste est donc parvenue à dessiner les contours de la vie politique, sociale et culturelle, en ayant des effets sur l’éducation (Fisher évoque ici son expérience d’enseignant), sur la santé mentale (la dépression notamment), sur le travail (l’ensemble des activités obéissant au modèle de l’entreprise privée) et même sur la crise écologique. "La catastrophe environnementale ne figure dans le capitalisme tardif que sous forme de simulacre, ses conséquences réelles pour le capitalisme étant trop traumatiques pour que le système l’assimile."

Il en résulte donc une situation où il est "plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme", selon la célèbre formule attribuée à Žižek. Mais Fisher ne s’en tient pas à ce constat comme le sous-titre l’indique (N’y a-t-il aucune alternative?), tout en étant conscient que même la crise bancaire de 2008 n’a pas réussi à faire s’effondrer le système. "Les pronostics qui voulaient que le capitalisme soit au bord de l’effondrement se sont vite avérés infondés." Peut-on entrevoir une sortie du capitalisme dans de telles conditions, dès lors que ce système si englobant annihile tous les possibles politiques, rend les résistances impuissantes, dès lors que même la misère et la pauvreté générées semblent faire partie intégrante de sa réalité? "Le réalisme capitaliste ne peut être attaqué que si l’on démontre d’une façon ou d’une autre son inconsistance ou son caractère indéfendable; c’est-à-dire si ce qui est apparemment ‘réaliste’ dans le capitalisme s’avère n’être rien de tel."

À la fin de l’ouvrage, Fisher envisage une perspective qui fait étonnamment écho à l’actualité. "Il s’agit d’une lutte qui peut être remportée – à la condition qu’un nouveau sujet politique se forme. Quant à savoir si les anciennes structures (comme les syndicats) seront à même d’alimenter cette subjectivité ou s’il sera nécessaire de passer par des organisations politiques totalement nouvelles, la question reste ouverte."

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